Les Vaines Tendresses, 1875
Le conscrit
A la barrière de l'Étoile,Un saltimbanque malfaisantDressait, dans sa baraque en toile,Un chien de six mois fort plaisant.
Ce caniche, qui faisait rireLe public au seuil rassemblé,Était en conscrit de l'EmpireMisérablement affublé.
Coiffé d'un bonnet de police,Il restait là, fusil au flanc,Debout, les jambes au suppliceDans un piteux pantalon blanc ;
Le dos sous sa guenille bleue,Il tentait un regard vainqueur,Mais l'anxiété de sa queueTrahissait l'état de son cœur.
Quand las de sa fausse postureLe pauvre petit chien savantRetombait, selon la nature,Sur ses deux pattes de devant,
Il recevait une âpre insulteAvec un lâche coup de fouet,Mais, digne sous son poil inculte,Sans crier il se secouait ;
Tandis qu'il étreignait son armeSous les horions sans broncher,S'il se sentait poindre une larme,Il s'efforçait de la lécher.
Ce qu'on trouvait surtout risible,Et ce que j'admirais beaucoup,C'est qu'il avait l'air plus sensibleAu reproche qu'au mauvais coup.
Son maître, pour sa part de lucre,Lui posait sur le bout du nezDe vacillants morceaux de sucre,Plus souvent promis que donnés.
Touché de voir dans ce noviceTant de vrai zèle à si bas prix,Quand à la fin de son serviceIl rompit les rangs, je le pris.
Or, comme je tenais la bêtePar les oreilles, des deux mains,L'élevant à hauteur de têtePour lire en ses yeux presque humains,
L'expression m'en parut double,J'y sentais deux soucis jumeaux,Comme dans l'histrion que troubleL'obsession de ses vrais maux.
Un génie excédant sa tailleMe semblait étouffer en lui,Et du vieil habit de batailleForcer le dérisoire étui.
Et j'eus l'illusion fantasqueQue par les yeux de ce roquetComme à travers les trous d'un masque,Un regard d'homme m'invoquait…
Cet étrange regard fut cause,J'en fais aux esprits forts l'aveu,Qu'ami de la métempsycoseEn ce moment j'y crus un peu.
Mais bientôt, raillant le prodige :« Ce bonnet, ce frac suranné,Serait-ce, pauvre chien, lui dis-je,Une géhenne de damné ? »
Lors j'ouïs une voix pareilleA quelque soupir m'effleurant,Qui semblait me dire à l'oreille :« Oui, plains-moi, j'étais conquérant. »
Versification
- Forme
- 17 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 17(abab)
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 17 quatrains
- Mots à la rime
- a l'Étoile / toile féminine, classiqueb malfaisant / plaisant masculine, classiquea rire / l'Empire féminine, classiqueb rassemblé / affublé masculine, classiquea police / supplice féminine, classiqueb flanc / blanc masculine, classiquea bleue / queue féminine, classiqueb vainqueur / cœur masculine, classiquea posture / nature féminine, classiqueb savant / devant masculine, classiquea insulte / inculte féminine, classiqueb fouet / secouait masculine, classiquea arme / larme féminine, classiqueb broncher / lécher masculine, classiquea risible / sensible féminine, classiqueb beaucoup / coup masculine, classiquea lucre / sucre féminine, classiqueb nez / donnés masculine, classiquea novice / service féminine, classiqueb prix / pris masculine, classiquea bête / tête féminine, classiqueb mains / humains masculine, classiquea double / trouble féminine, classiqueb jumeaux / maux masculine, classiquea taille / bataille féminine, classiqueb lui / étui masculine, classiquea fantasque / masque féminine, classiqueb roquet / m'invoquait masculine, classiquea cause / métempsycose féminine, classiqueb l'aveu / peu masculine, classiquea prodige / dis-je féminine, classiqueb suranné / damné masculine, classiquea pareille / l'oreille féminine, classiqueb m'effleurant / conquérant masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Vaines Tendresses, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1875· numérisation inlibroveritas.net· Sources