Le jardin des rêves, 1880· Poèmes et bas-reliefs
Hymne au sommeil
Toi le plus beau des dieux et le seul pitoyable,Toi seul qui rajeunis l’homme déshérité,Et laves de tes mains l’horreur inexpiableDu travail dégradant et de la pauvreté ;
Jeune homme aux noirs cheveux, qui, sur ton char nocturne,Peux marcher comme Evan traîné par des lions,Tes lourds baisers, pareils au Léthé taciturne,Sont savants à calmer toutes rébellions.
Ton pied n’a pas chaussé la knémide sonore,Le Parnès n’a pas vu voler tes flèches d’or,Mais dans l’ombre où le rêve immense peut éclore,Le monde douloureux entre tes bras s’endort.
Car l’univers flétri par la haine et les fièvresEt qui souffre oublieux de l’Olympe vermeil,Depuis dix -huit cents ans vers toi seul tend ses lèvres,Comme vers un ruisseau consolant, ô Sommeil !
Pour moi, chanteur épris des extases sans trêve,Qui m’enivre des bois, du grand ciel et des eaux,Fais fleurir sur mon front l’irréprochable rêve,Fais chanter en mon cœur d’invisibles oiseaux.
Effeuille autour de moi les plantes funérairesAux jardins de la nuit éclose sous tes pas,Les pavots endormeurs, les noires cinéraires,D’où tombe comme un vin la douceur du trépas.
Afin que, dans l’azur ou les heures d’ébèneDes astres fugitifs rallument le flambeau,Mon âme, dépouillant toute douleur humaine,Monte se rajeunir aux sources du vrai beau.
Et je t’adorerai suivant le rit antique,Jusqu’à l’heure indécise où du ciel emperlé,L’alouette dira son matinal cantiqueAu soleil radieux du jour renouvelé.
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources