Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le jardin des rêves, 1880· Les cordes brisées

La chanson des aigles

Laurent Tailhade· 76 vers

A Etienne Blade

En plein ciel, en plein ciel ouvrant leurs larges ailes,Les gypaëtes blancs montent vers le soleil,Et les rayons mordant l’ambre de leurs prunellesSur leurs rostres d’acier mettent un ton vermeil.

Dans les sérénités des sphères de lumière,Dans les océans clairs des cieux inexplorés,Où les mondes, suivant l’hyperbole première,Chantent dans l’infini les rythmes consacrés.

A travers les terreurs vagues des empyrées,Ou sur le sable d’or des constellations,Le manteau d’Elohin traîne ses fleurs sacréesEt jette dans la nuit des fulgurations.

Ils se meuvent légers, immuablement calmesSur les nuages blonds de l’éther sublimé,Et les hommes, d’en bas, croient voir fleurir des palmesÉnormes sur le fond d’un désert enflammé. ;

Eux cependant brûlés par les baisers des astres,Poussent des cris aigus au sein de leur clarté,Et, comme les martyrs sculptés sur les pilastres,Se tordent dans l’angoisse et dans la volupté.

Mais, un jour, approchant de trop près les étoiles,Ils tombent consumés dans leurs vols souverainsEt meurent étendus comme de larges toilesDe la soif d’infini qui leur pressait les reins.

Ils savaient cependant que la montagne est douce,Que des ruisseaux causeurs frisonnent sur la mousseAu milieu des glaïeuls et des nymphéas bleus ;Ils savaient les bosquets où les lièvres frileuxViennent, lorsque le soir tombant les tranquillise,Brouter folâtrement les grappes du cytise ;Ils savaient les endroits où fleurit le daphné,Où le rhododendron de ses fleurs couronnéMêle d’ardents rubis au velours vert des roches ;Les bouquetins craintifs redoutant leurs approches,S’enfuyaient sur les pics, pareils à des manoirs ;Les lacs épanouis au creux des rochers noirsBrillaient avec l’éclat divin des pierreries ;De longs troupeaux paissaient les antiques prairies ;Les mélèzes, les pins aux verdures en deuilTordaient leurs bras noueux pleins d’un tragique orgueilEt versaient à plein cœur leur sève parfumée.Mais la forêt natale et la montagne aimée,Les grottes aux arceaux de lierre et de houblons,Les fiers sommets n’ont pu retenir les aiglonsQue tentait du grand ciel la blancheur éclatante.Ils sont partis, livrant leur aile palpitanteAu vent qui dans leur cœur hurlait comme un clairon.Le désir les pressait de son rude éperon,L’aurore se mirait dans leur jaune paupière,Et, debout, frissonnant dans la chaude lumière,Candides au milieu du feu terrible et purLes glaciers leur montraient le chemin de l’azur.

O frères, ô chercheurs des infinis espaces,Nautoniers éperdus de l’immense clarté,Salut ! d’un cœur viril nous irons sur vos tracesEn plein ciel, en plein rêve, en pleine liberté.

La terre que revêt la toison d’or des seiglesNous offre en vain l’abri de ses bois amoureux,Et nous souffle sans fin l’âpre désir des aiglesDe tenter les soleils d’un vol aventureux.

Nous monterons charmés par des lyres sonoresOublieux des bonheurs vulgaires d’ici-bas,Dans l’azur constellé de rouges météores,Où des anges de feu nous tendent leurs beaux bras.

Plus haut, toujours plus haut, la poitrine agrandie,Notre voix sonnera comme un appel de corVers les plaines sans borne où brame l’incendie,Où la lumière meurt au sein des lunes d’or.

Où tout n’est que nectar, parfums, rayons, aurore,Où flambent des métaux roses comme le sang,Où d’ambre et de corail le couchant se colore,Nous monterons épris d’un rêve éblouissant.

Jusqu’à l’heure où la mort sur nos lèvres hautainesArrêtera l’essor des odes en courrouxEt jetant nos débris aux planètes lointainesDans l’immortel oubli nous endormira tous.

76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources