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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Le jardin des rêves, 1880· Les cordes brisées

Résignation

Laurent Tailhade· 48 vers

Sur la lyre d’or aux cordes plaintives,Mes doigts ont usé leur jeune vigueurSans pouvoir jamais des notes captivesFléchir la rigueur.

Et je n’ai pas ceint le myrthe farouche,Ni, domptant le rythme ainsi qu’un coursier,Réglé son allure et meurtri sa boucheSous le frein d’acier.

Lutteur ténébreux, j’ai pleuré des larmesQue nul clair rayon n’est venu sécher,Dès les premiers coups j’ai faussé mes armesComme un jeune archer.

Et la Muse en pleurs, la grande AmoureuseQui s’unit au chœur immense des Dieux,A jeté sur moi l’ombre douloureuseDes derniers adieux.

Cependant j’avais l’âme d’un poète ;Je portais au cœur un désir puissantEt, pour m’assurer la sainte conquête,J’offrais tout mon sang.

Je rêvais la blonde et chaste patrieOù le doux chanteur aux regards pâlisRevet dans l’encens et l’idolâtrieLa splendeur des lys.

Mais j’étais de ceux que, sur cette terre,Le malheur choisit pour ses chers élus,Qui portent au front la devise austère :« Jamais, jamais plus. »

Aussi maintenant que la neige tombeOu que les soleils fleurissent le bleu,Mon âme est fermée ainsi qu’une tombe,Qu’un temple sans dieu.

Dans l’oubli profond de la foule infâme,Devant l’idéal divin prosterné,Loin d’un vil troupeau qu’un peu d’or affame,Je vis pardonné.

Comme en un cercueil que les hautes herbesGardent de l’orage et du vent moqueur,Dans le souvenir des espoirs superbesJ’ai scellé mon cœur.

Et ce cour brisé qui souffre en silenceEst pareil au tien, Mère-des-Douleurs ;Sur le lin rougeâtre autour de la lanceIl saigne des pleurs.

Des pleurs éperdus qui, par sept blessures,Coulent dans la nuit désespérément,Sans qu’aucun baiser mêle à leur morsureSon enivrement.

48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources