Le jardin des rêves, 1880· Les cordes brisées
Novissima Verba
Le sang décoloré qui coule dans nos veinesNe peut plus refleurir nos pauvres cœurs flétris,Et malgré nos efforts et nos tendresses vainesLa Muse attend toujours et sourit de mépris.
Nul n’est plus assez fort pour ces saintes conquêtesCar nous avons jeté, honteux adolescents,Notre âme impétueuse en de sordides fêtesEt sur d’impurs autels brûlé tout notre encens.
Nous avons sur vos seins de plâtre usé nos lèvres,O vous, pâles enfants, gloire des carrefours,Nous avons cru trouver nos rêves et nos fièvresSous vos baisers vendus et vos sales atours.
Nous avons renié l’immortelle amoureuse,La Cithare, au grand cœur ceinte d’astres vermeils,Et voici que pour nous hâtivement se creuseLe lit désespéré des suprêmes sommeils.
Nous ne sculpterons plus dans le marbre et l’agateLe profil éclatant des héros et des dieux,Ni des Nymphes en fleur la troupe délicateDansant légèrement dans le soleil joyeux.
Et nous ignorerons cette gloire sublimeDe relever l’autel des cultes anciens,Et de ressusciter dans l’or pur de la rimeO radieuse Hellas, tes grands Olympiens,
Nous sommes les derniers d’une race maudite,De nos débiles mains les pinceaux sont tombés,Et nous sentons couler les pleurs d’Hermaphrodite,Tristes enfants déjà vers la tombe courbés.
La mort qui nous sourit et dans nos cours se mireNous attend au détour de nos étroits sentiers,Et les âcres parfums du chlore et de la myrrheOnt remplacé pour nous l’odeur des églantiers.
Tous les chants épandus dans la grande nature,Toutes les chaudes fleurs que midi fait ouvrirNe nous déguisent pas l’atroce pourriture,Et l’aurore nous dit : « Frères, il faut mourir. »
Pour que notre besogne ici-bas soit parfaite,Il nous faut réfréner la colère et l’amour,Passer calmes et froids à travers une fêteAinsi que des joueurs qui se noieront au jour.
Il nous faut, déchirés par d’intimes cilices,Ne rien laisser percer sur nos fronts que l’ennui,Et malgré les baisers, les rires, les délicesÉteindre les soleils qui dans nos cours ont lui.
Afin que, saturés de voluptés amères,Nous puissions dans la nuit nous endormir joyeux,Gardés par les essaims farouches de chimèresQue nous aurons domptés d’un poing victorieux.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources