Le jardin des rêves, 1880· Les cordes brisées
La ruine
A José Maria de Heredia
Les cloîtres désertés s’emplissent d’herbes folles,Et les noirs chapiteaux sous leurs enlacementsMurmurent à mi-voix ces plaintives parolesQue l’on entend, la nuit, dans les vieux monuments.Ouvrant leurs cours profonds comme des girandoles,Les boutons d’or ravis disent des airs charmants ;
Les bleuets enlacés autour des sombres lierresEntr’ouvrent leurs écrins d’or pâle et de lapis,Et prennent en riant des poses familières,Tandis que, soulevant ses beaux yeux assoupis,L’asphodèle fait voir ses grappes régulièresEt que l’herbe déroule au loin ses verts tapis.
Sous les arceaux déserts que des parfums emplissentAvec ses gerbes d’or qui tremblent sur les fûts,Le soleil est entré : des couleuvres se glissentHarmonieusement sur les débris confus,Et leurs croupes d’azur de plaisir s’assouplissentDans le bain radieux des rayons d’or diffus.
Sur les mares où dort une eau mélancolique,Où, parmi les bouquets de joncs et de roseau,Éclate des crapauds la note métallique,Sous les nénufars blancs arrondis en berceau,L’astre tombe et, soudain, un iris fantastiqueFleurit plus nuancé que l’aile d’un oiseau.
La ruine s’emplit de chants et de lumières,Sur les tombeaux sculptés des chevaliers défunts,Des bouquets de lilas et de roses trémièresVersent joyeusement leurs glorieux parfums ;Cependant que goûtant les ivresses premières,Passent des amoureux mêlant leurs cheveux bruns.
Ils sont venus là - bas, par la route charmanteOù fleurit, l’œillet rose et la fleur du fraisier,Où près des clairs ruisseaux croissent des pieds de menthe,Où la rose amoureuse est toujours au rosier,Et dans leur cour chantait leur jeunesse clémenteRayonnant à travers l’azur extasié.
Et le lieu ténébreux où pleure la chouette,Ce tombeau du passé maintenant refermé,Plus triste et plus désert qu’une âme de poète,S’est, soudain, au soleil, doucement ranimé.Le sépulcre fleurit plus gai que l’alouetteEt chante le bonheur sous ce beau ciel de mai.
Mon âme est un décombre où le vent et la pluieInsultent ce qui fût la splendeur d’autrefois,Un tableau dédaigné que personne n’essuie,Un instrument fêlé qui cherche en vain sa voix,Un palais déserté dont les murs noirs de suieSe souviennent encor d’avoir couvert des rois.
J’élevais dans la nuit des jardins chimériquesPour cacher à ce monde envieux et moqueur,Les nymphes, les péris et les anges féeriquesQui viennent, par instant, s’endormir sur mon cœur.Mais, hélas ! j’ai perdu les ivresses lyriquesComme un vase brisé d’où tombe la liqueur.
Et le mal est si grand que même ton sourireNe redonnera plus à ce cœur ténébreuxLes pâles fleurs des morts où la tombe respire,Ni, dans les soirs de mai féconds et chaleureux,Sous un rayon brûlant comme un accord de lyre,Des groupes enlacés d’éphèbes amoureux.
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources