Le jardin des rêves, 1880· Poèmes et bas-reliefs
Le chant de Glaucus
A Théodore de Banville
La mer ! comme elle est bleue au loin, la mer sonore !La plaine harmonieuse et que ne déshonoreJamais le pied tremblant des hommes au cœur bas,La mer qui, dans le calme ou dans les durs combatsDe la tempête garde une ame inspiratrice,La mer impétueuse et douce est la nourriceDes Dieux ; ses tourbillons ont des sanglots humains,Son flanc où les vaisseaux se creusent des chemins,Est la mamelle auguste où vient boire le monde ;Plus que les champs couverts de blés elle est féconde,Et ses gouffres semés de nacre et de coraux,Gardent loin des clameurs, sous de noirs soupiraux,Comme une rare fleur à tous les yeux ravie,La fermentation énorme de la vie.La mer est belle et semble, au bord du ciel changeant,Un poisson monstrueux aux écailles d’argent ;La mer est belle. Avec amour le ciel la baiseQuand, sombre ou reluisante ainsi qu’une fournaise,Elle prête au soleil l’abîme de ses flots.La mer pour les plongeurs et pour les matelotsA des sourires clairs et des baisers sans nombre.Je l’aime ! Cet amour est éclos avec l’ombre,Avec l’ombre a grandi silencieusement,Un soir que tout auprès de la plage, dormant,Je sentais sur mon front de ses glauques valléesPasser languissamment des haleines salées.
O Thalatta ! Tettys ! Apre divinitéQui règnes dans la paix et dans l’immensité,Tu le sais : Si jamais j’ai rêvé ce doux rêveDe devenir un Dieu vénéré sur la grève,Moi qui, pasteur, paissait jadis au pied des montsLes féroces taureaux nourris de goëmons,C’est pour te posséder, déesse bienheureuse,Toi que je vois parfois quand la vague se creuse,Cachant tes seins de perle et tes cheveux d’or vert ;Oui, je veux me plonger dans le gouffre entr’ouvert,Comme les chercheurs d’or et comme les poètes,A force d’écouter lamenter les mouettesQui se bercent au loin, blanches sur les flots bleus.Mon cœur est plein de fièvre et de désirs houleux ;Comme un saule arraché sans branches ni racine,Le sable de la mer m’entraîne et me fascine ;Mes jours vers Thalatta courent comme un torrent.Ce soir je descendrai sur la rive implorantToutes les déités de l’abîme bleuâtre,(Sous la lune la mer est de lait et d’albâtre)Là, dépouillant les jours et les espoirs déçus,J’ôterai lentement ma robe de byssus,Le souffle de Tethys gonflera mes narines,Et je m’endormirai sous les algues marines.
Toi, qui vers ton déclin marches éclaboussantL’azur de clairs métaux couleur d’ambre et de sang,Titan, qui chaque soir t’endors dans ta victoireJetant au monde impur ta flamme expiatoire,Dompteur aux cheveux roux qui te plais aux travauxGlorieux de tes blancs et farouches chevaux,Archer ! Hypérion ! Soleil ! roi des espaces,Je te salue encore avant que tu t’effacesEt que la molle Nyx couvre le ciel vermeil ;Je ne te verrai pas demain ! Salut, Soleil !
Maintenant reçois-moi dans tes ondes tentantes,Déesse au péplos bleu ! Les tiges palpitantesDes pâles tamarix s’inclinent vers tes bords ;Telle descend vers toi l’âme des enfants morts,Pour l’insensé désir de ta beauté fatale,Je vais à toi. Pourtant, agitant le krotale,Des vierges, en dansant, belles comme tes eaux,Entrelacent leurs chœurs à l’ombre des roseaux.Mon chien noir garde encor mes génisses sauvages,Et, dans la plaine, loin de tes amers rivages,Il est un toit discret des pampres embauméOù je puis m’abriter toujours sûr d’être aimé,Une maison tranquille où sous les vignes blondes,Retournent s’endormir les abeilles fécondes,Où ma mère, ce soir, en m’apprêtant ses bras,Regardera longtemps si je ne reviens pas.
76 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources