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Le jardin des rêves, 1880· Poèmes et bas-reliefs

Le tombeau d’adonis

Laurent Tailhade· 106 vers

Dans les sentiers des bois par l’automne jaunis,Les nymphes ont pleuré le chasseur Adonis.

Les nymphes des étangs, des prés, les Oréades,Celles des autres creux et les HamadryadesQui, sous les troncs rugueux cachent leur corps charmant,Ont mené sur sa tombe un long gémissement ;Du fond des roseaux verts une plainte est montéeComme aux jours où, troublant les mystères, PentéeTeignit de son sang noir le Cithéron neigeux.Les Erôs dont s’honore Idalia, les Jeux,Les Grâces, blanches sœurs par la main enlacées,Ont pleuré tristement sur ses lèvres glacées,Et, dans l’ombre du soir, parmi l’azur plus doux,Silencieusement, tels que des chœurs d’épouxLivrant au bleu des nuits leurs douleurs vagabondes,Les astres ont pleuré l’éphébe aux tresses blondes,Orion, le Bouvier, pasteur des feux vermeils,Et Saturne et Vesper le plus beau des soleils.

Sur le tertre fleuri de pâles anémones,Les Vierges de Byblos ont jeté leurs couronnesEt lavé de parfums le cadavre adoré.Les molosses hurlant dans le vent éploréAutour du noble enfant endormi sur des roses,Ont uni leurs sanglots à la douleur des choses.

Et plus loin, dans l’horreur insondable du deuil,Dédaignant les encens qui baignent le cercueil,La très-douce Cypris, en des larmes sans trêve,Se lamente et sa voix lugubre comme un rêve,Comme le vent qui brame à travers les bouleaux,Secoue éperdûment de solennels sanglots.

« Hélas ! les pampres roux pendent encore aux vignes,Les lis gardent encor leurs parfums et les cygnesN’ont pas ouvert leur vol vers le soleil perdu,Jeune homme ! Cependant tu rêves, étendu,Insensible au baiser de mes lèvres brûlantes ;Ton sang qui coule à flots a rajeuni les plantesDe fauves floraisons couleur de rouille et d’or.Car ta beauté fut grande et jusque dans la mortRetrouve les splendeurs ardentes de la vie.Mais moi, pour apaiser ma soif inassouvie,Je n’aurai plus l’or clair de tes cheveux légers,A l’heure où le retent furtif des orangers,Dans le tiède rayon qui rajeunit les tombes,Mêle amoureusement les cous bleus des colombes.Hélas ! tes yeux sont clos pour le dormir profond !Persephone t’attend dans le Hadès sans fond,Où le front couronné de lierre et d’asphodèle,O radieux ami ! tu revivras prés d’elle,Oublieux de l’avril et des serments premiers,Quand nos mains s’enlaçaient, jadis, sous les pommiers.

Tu ne descendras plus vers moi, moi malheureuse !Dans les moites clartés de l’aube langoureuse,Illuminant l’azur de ton regard divin.Tes mamelles m’étaient meilleures que le vin ;J’avais quitté Paphos et Gnide qui me pleure,Pour le sombre Liban où brille ta demeure ;Et quand je m’endormais sur ta poitrine, hélas !Je croyais respirer la fraîcheur des lilas.Tu ne descendras plus des collines sonores ;Tes flancs purs et pareils à des anses d’amphoresN’orneront plus, enfant, la pourpre de nos lits.Le sang impétueux souille tes reins polis,L’ombre s’étend au loin dans l’éther solitaire,Et les suprêmes fleurs ont embaumé la terre.

Enfant, repose-toi : Nous renaîtrons tous deux,Loin des âpres hivers, loin du monde hideux,Nous ferons bouillonner aux sources souterrainesLes ardeurs de nos chairs en sèves souveraines.Car moi, Kytaïreia, la déesse au grand cœur,Qui foule l’Olympos ardu d’un pied vainqueur,J’évoquerai ta vie en ces heures sublimesOù la reine Gaïa, reverdissant les cîmes,A travers les sillons frissonnants et les blés,Fait tressaillir d’espoir les moissonneurs hâlés.Nous monterons tous deux, printemps par les étoiles,Ivres de nos baisers, déchirant tous nos voiles,Rompant la glace aride aux berges des ruisseaux,Éveillant dans les nids la chanson des oiseaux,Et portant dans sa gloire et dans sa joie entièreNous, l’immortel amour, la forme à la matière. »

Ainsi, dans les sentiers par l’automne jaunis,Dioné va pleurant le chasseur Adonis,Et les nymphes des bois, les Eros et les Grâces,Les Vierges aux beaux bras ont gémi sur ses tracesDans un rythme plaintif où chantent tour à tourLa douleur de l’absence et l’espoir du retour.

« La flamme de ta vie est à jamais éteinte ;Tes yeux ne verront plus la lumière nacréeFlamboyer sur les monts, et, dans son ombre sainte,La forêt gardera ta dépouille sacrée.

Dors, bel adolescent, ô toi qu’aima Cypris,O toi qui fus toujours irréprochable et beau !Comme un vol de ramiers par les chasseurs surpris,Tes jours sont emportés dans la nuit du tombeau.

Ne te réveille pas, éphébe aux tresses blondes,Et garde dans la nuit la beauté de ton rêve.Après Kytaïreia qui gouverne les mondes,Nul autre amour n’aurait pour toi gardé de sève.

Le destin n’eut pour toi que la fleur des avrils :Tu ne connaîtras pas les douloureux hasards,Ni les poisons gardés aux voyageurs subtilsQui veulent arriver à l’âge des vieillards.

Car tu remonteras dans la flamme incréée,Aux sources du bonheur et de la beauté pure,Où l’Amante sourit, blanche et transfiguréeDans un chœur radieux d’étoiles qui murmure. »

106 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Le jardin des rêves, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1880· numérisation books.google.fr· Sources