Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poèmes Aristophanesques, 1904

Résurrection

Laurent Tailhade· 91 vers

A Lucien Guitry.

Le Salut n’a rien sauvéMICHELET.

En ce temps-là, Jésus s’en revint sur la terre.

Malgré les francs-maçons et les fils de Voltaire,A grand renfort d’écus, le monde entretenaitDes curés adipeux dans chaque presbytère.

Les moines qui n’ont pas la senteur de l’aneth,Tant l’usage des bains leurs couennes importune,Faisaient que le Veau d’Or crachât au bassinet.

Les bourgeois apportaient un louis, une thuneEt les frocards, oblats, maristes, capucins,Ratichonnaient comme des porcs sur leur fortune.

Ils mendiaient au nom exhilarant des Saints,Saint Guodegrin ou saint Antoine de PadoueEt la crotte faisait provigner leurs essaims.

Ils trituraient comme des anges la gadoue.Car, tu le sais, Mœrdès, vainqueur de Ploudaniel,Ce ne sont point des lys que leur dextre secoue.

Ils prodiguaient le déjeuner d’EzéchielAux mécréants que désoblige la cuculle,Tant leur zèle est fervent pour l’intérêt du ciel.

Donc, Jésus, par un soir d’avril, au crépuscule,Apparut, tel, jadis, lorsque Rome fermaLe Temple de la Guerre, au front du Janicule.

Autour de lui, grouillaient talapoin, uléma,Et les nonnes qui font crever leurs orphelines.Et ce Flamidien qu’un seul jour proclama.

La troupe noire des monges, des ursulines.Les épiscopes, les « Mères » du Bon-PasteurSe confondaient en révérences patelines.

Tous, avec de grands mots, attestaient que cet heurInattendu comblait leurs âmes de liesse.Ils chantaient faux : « Noël ! Voici le Rédempteur ! »

Les chanoines, jouxtant leurs bedeaux et leur nièce.Archedeacon et Syveton, les générauxDont l’honneur à l’instar d’un torchon se rapièce ;

Le grand caïmacan des mouchards, Puybaraud,Et Barrés que l’amour comme la politiqueAbandonne à moitié chemin sur le carreau ;

Adelswärd, collecteur de l’ég-out socratique,Item Charles Maurras qui sent mauvais du néEt Coppée, avec sa fistule eucharistique ;

Bruchard dont les yeux cuits, le teint de raisinéFont voir la crapule et Boubou, le vieux qui bave,Se ruaient aux genoux du Maître inopiné.

Les cercleux, les putains, les flics et ce burgraveArthur Mever, autour du divin sleeping-car,Semblaient les héritiers de Scapin ou de Dave.

C’était beau comme pour les marins russes. CarJésus, par l’Orient-express, avait fait route,Ayant, pour mieux dormir, lu tes vers, Jean Aicard

Il voulait, après deux mille ans, purger un doute,Qui lui restait sur le bonheur du genre humainEt savoir si son œuvre avait fait banqueroute.

Il entrait dans Paris. Sur son nouveau chemin.Le public des grands bars et des grandes premières,Diligemment se présentait au baisemain.

Tous les « honnêtes gens » éclos de leur tanièreEntouraient le nabi vêtu d’un burnous blanc(Il ignorait encor la Belle Jardinière).

Le cardinal de pourpre, et le juge insolent,Et le nonce, et la présidente et l’amirale,Cependant que vibrait un carillon hurlant.

Conduisirent Jésus devant la cathédrale.

N’entre pas dans ce lieu de ténèbre et de mort !

Toi qui pleuras, un jour, d’angoisse ou de remord,Quand perlaient à ton front des sueurs d’agonie,Vaincu par l’abandon et par le déconfort :

N’entre pas dans ce lieu d’où ton âme est bannie !Viens avec nous, avec le Pauvre qui t’aima !Viens goûter avec nous l’espérance infinie.

Tes prêtres comme ceux de Zeus et de BramaSe nourrissent de vol, de crime et d’imposture,Et couvent leurs trésors au champ d’Haceldâma.

Ils outragent l’amour, la vie et la nature,Ils insultent la pécheresse aux tendres yeuxEt dans le fruit naissant cachent la pourriture.

Sur un trône ouvragé de métaux précieux,Vêtus d’or, ululant des hymnes violentesLeur cri nocturne aboie au chaste jour des cieux.

Ils te gardent captif sous leurs voûtes croulantesEt leur haine a planté des épines encorDans tes mains que des clous de rubis ensanglantent.

Arrache-les, ces clous ! Laisse le vain décorDu mensonge, de la laideur et de la honte.Sous les arbres en fleurs pleure la voix du cor.

Le matin rose et bleu comme un sourire monte.C’est le nouveau printemps, ô frère d’Adonis,Un avril de douceur et de justice prompte.

Retourne aux insurgés, aux souffrants, aux bannis.Anarchiste ! L’amour brode sa villanelle.Viens, te mêlant aux chœurs des hommes rajeunis,

Chanter l’alléluia de la Pâque éternelle.

91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes Aristophanesques, Paris, Mercure de France, 1910· numérisation archive.org· Sources