Poèmes élégiaques, 1907· Six ballades élégiaques
Ballade Solness
POUR LE 78e ANNIVERSAIRE D’HENRIK IBSEN
« SOLNESS. — Une tour ! Que voulez-vous dire ?
« HiLDE VANGEL. — Je pense à quelque chose
« qui s’élève… qui s’élève librement dans les airs. »HENRIK IBSEN :Solness le Constructeur.
Dans le cloaque aux herbes pestilentes,Gonflé d’orgueil, de boue et de venin,L’impur Dragon nage à travers les plantes.Pour abriter le Difforme et le Nain,La plaine grasse a plus d’un lieu bénin :Caserne, bouge, hôpital ou chaumine.Entrez, les gueux, en loques, en sarraux.Bétail humain dompté par la famine !Pourtant, voyez ! Par les airs sidéraux.Monte, en plein ciel, droite comme un héros,La claire Tour qui sur les flots domine.
Une Princesse aux lèvres consolantes,Rôdeurs blessés, y conduit par la main.La voix se tait des foules insolentesPrès de la Dame au geste surhumain.Venez goûter l’espoir du lendemainA ses genoux ! Que vers elle chemineLe Peuple exempt des geôles, des barreaux !Un souffle tiède éclot la balsamineEt Floréal jase emmi les sureaux :Car le soleil dore, en tous ses vitraux,La claire Tour qui sur les flots domine.
Eldorados, Icarie ou Salentes,Fuyons cet air opaque et saturnin.Plus de mensonge ou de guerres sanglantes :Carguons la voile et rompons le funin !Là-bas, ainsi qu’à l’aube, un Apennin,Du Temple neuf la crête s’illumine.Prêtres abjects, rois, soudards ou bourreaux,Juges, souillant de leur honte l’hermineEt de la foudre attisant les carreaux,Voici, loin des gredins et des marauds,La claire Tour qui sur les flots domine.
Vienne ton jour, Déesse aux yeux si beaux,Dans un matin vermeil de Salamine !Frappe nos cœurs en allés en lambeaux,Anarchie ! ô porteuse de flambeaux !Chasse la nuit ! écrase la vermine !Et dresse au ciel, fût-ce avec nos tombeaux,La claire Tour qui sur les flots domine !
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes élégiaques, Paris, Mercure de France, 1907· numérisation archive.org· Sources