Les poésies, 1887‑1926
De la métamorphose des fontaines
(1893)
Toi qui verses les parfums des coupes d'orPour des libations‖ aux nymphes de Sicile,L'audace de la Lyre‖ a tenu ton bras fort.
Quel nom sonnerait mieux‖ sur la corde docile,Oui mènerait le chœur‖ neuvain des doubles monts,Vers qui s'élèverait‖ du rivage des îlesLa clameur des satyres vagabonds ?
Jean Moréas, par toi‖ le siècle va revivreDes victoires, illustre don‖ de Jupiter,Et pour hausser ma voix‖ courageuse à te suivre,Je t'invoque premier‖ devant que de chanter.
Voici déjà le chœur‖ des Heures répandues,Semant de fleurs la route‖ où passera le dieu,Et voici que s'allume‖ au fond des étenduesLa Khersonèse d'Or,‖ gardienne du feu.
Un Faune accoutumé‖ des luisantes rivièresS'en vient dès le matin‖ disposant ses roseaux,Et mêle le chant clair‖ des flûtes familièresAu clair de l'eau.
Musicien des bois‖ et de la solitude,La sereine splendeur‖ des dieux est son étude,Leur visible puissance‖ étonne son esprit ;Compagnon des bergers‖ craintifs, il leur appritA réjouir l'autel‖ du premier lait des chèvres,Et dans l'ombre myrteuse‖ à joindre sur les lèvresSa flûte pour des jeux‖ dont Mycale est le prix.
Mais des monts d'Arcadie‖ aux pointes d'émeraude,Le glorieux archer‖ Phébus lance les traitsBrillants dans la fraîcheur‖ obscure des forêts ;Alors, le chèvre-pied‖ s'étend sur l'herbe chaude :
« Ici des Immortels‖ j'ai connu les secrets.Fils d'un fleuve et le fruit‖ d'une nymphe marine,Mon sang proche du leur‖ par ma double origine,M'a conduit des beautés‖ qu'il m'a fait concevoirA celles que sans eux‖ je n'aurais pas pu voir.Aussi, des eaux instruit‖ et de cette apparenceDu liquide miroir‖ réfléchissant le ciel,Figurant ce qui passe,‖ ensemble l'éternel,Je dirai l'autre forme‖ unie à leur substance.
Le principe nuisible‖ ou tantôt bienfaisantEst caché sous le cours‖ d'une pure harmonie,Murmurante en ses bords,‖ par un fredon suivie,Et qui d'une voix douce‖ arrête l'écoutant.
D'Athamante et d'Ammon‖ vous savez les merveilles,L'ambre et l'or de Crathis‖ n'étonnent vos oreilles,Ni Salmacis l'impure,‖ et ni d'AmythaonClitore recevant‖ l'herbe de la raison.Encore savez-vous‖ celles des lacs perfidesIssus de l'Arcadie‖ ou des pays arides,Emprisonnant les corps‖ aux réseaux du sommeil.Qui de vous en ce monde‖ a rien vu de pareil !
Si de prodiges tels‖ vous appreniez les causes,L'effroi de votre cœur‖ pèserait aux Titans !Vos aïeux, aujourd'hui‖ près du Styx habitants,Témoins ainsi que moi‖ de ces métamorphoses,Sans les comprendre mieux‖ sont morts depuis longtempsQuelques-uns, toutefois,‖ surpris dessous l'écorce,Ou de l'onde empruntant‖ la sinueuse force,Favorisés des dieux‖ comme de leur fureur,Soit maintenant rocher‖ et soit maintenant signe,Ont vu suivre la vie‖ un élément plus digneDu châtiment divin‖ ou du même bonheur.
Narcisse a redouté‖ cette voix incertaineD'Écho plaignante au loin,‖ servante de sa peine ;Et qui, courbant les fleurs‖ pour se désaltérer,Comme elles s'est penché,‖ mais de sa face humaineRien plus que sa pâleur‖ ne reste à s'admirer.Malheureux ! il buvait‖ la chaleur insenséeQue versent dans ces lieux‖ aux sources d'alentourLes larmes de Biblis‖ ardente en son amour :Tendre sœur, du désir‖ de ton frère frustrée !
Ton nom, Hylas ! Hylas !‖ retentit près des flots,La grève retentit‖ du désespoir d'Hercule ;Tes yeux sont étonnés‖ d'un nouveau crépuscule ;Le courant du ruisseau‖ répète tes sanglots.
Dictynne a préservé‖ la pudique Aréthuse,Nue et d'un teint vermeil‖ couvrant sa nudité ;Dictynne au seul signal‖ de son arc irritéL'enveloppa de pluie‖ et de vapeur confuse.
Que ne dirai-je encor‖ des Vierges racontant ?Un dieu même, et parmi‖ tous les dieux éclatant,A brûlé pour Daphné,‖ rejeton du Pénée.Il la poursuit, s'approche,‖ et-d'une tige néeOù des membres légers‖ il convoitait l'ardeur,Il cueille le rameau‖ toujours cher à son cœur.Laurier ! verte couronne‖ au temps inaltérable,L'ennemi des neuf sœurs‖ te devienne exécrable,Et ces feux dans ta fuite,‖ ô Nymphe, retenus,Qu'ils brillent à des fronts‖ par elles reconnus.
Il est une vallée‖ au flanc de l'Érymanthe :Les cyprès et les pins‖ tout pesants d'ombre lenteY dressent un abri‖ de Phébus épargné,Lorsqu'il a le milieu‖ de son parcours gagné ;Là, son active sœur,‖ la fille de Latone,Ayant rompu la chasse,‖ un moment s'abandonneAu vigilant repos‖ d'un silence soudain.Lieu funeste à l'impie‖ et marqué du destin.
Dans le vif du rocher,‖ sonore et froide, l'ondeRemplit la cavité‖ d'une voûte profonde,Un reflux abondant‖ s'épanche sur les bords,Et la claire rosée‖ y rafraîchit le corps.
A peine, ô Gadméen,‖ conduit par l'ignorance,Tu viens, et de ton sort‖ ressentant l'influence,A peine as-tu levé‖ tes sacrilèges yeux,Que prenant en ses mains‖ pour te châtier mieuxCette eau chargée alors‖ de cruels maléfices,Avant même, à l'effroi‖ des nymphes, que tu vissesArtémis et son arc‖ à terre détendu,Elle a sur ta figure‖ un venin répandu.Ores un double bois‖ à ton front ramé monte ;Tu fuis et chaque pas‖ te découvre ta honte,Toi-même à la fureur‖ des chiens tu t'es voué !Où se cache Actéon,‖ race d'Autonoé ?
Bergers, hôtes heureux‖ de ces douces prairies,Aux sources que l'été‖ n'a pas encor tariesContentez votre soif,‖ et, mêlant vos troupeaux,Tandis que d'Apollon‖ vous tenez ce repos,L'un, de Daphnis aimé,‖ tressant une couronne,Accordera sa voix‖ à la docte leçon,Et l'autre, que la lutte‖ incertaine aiguillonne,Tirera de la lyre‖ une double chanson ;Et quand l'ombre agrandie‖ aux collines prochainesA vos pieds étendra‖ les hauts rameaux des chênes,Rassemblez vos taureaux,‖ vos boucs et vos brebisSans plus chercher ici‖ ce qui n'est pas permis.
Nous, Faunes et Sylvains,‖ cependant, et Naïades,Du lever de l'Arcture‖ au déclin des Pléiades,Voyant le creux du ciel‖ sur le pôle alternant,Nous interpréterons,‖ suivant la destinée.Les présages divins‖ que va dans l'air sonnantLa rumeur prophétique‖ aux lieux obscurs menée. »
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Rimes
- 1[ababcbc] 5[abab] 30[aa] 1[aabba] 2[abbab] 6[abba] 1[aabab]
- Mètre
- Alexandrins surtout (128 de 12, 1 de 4, 1 de 10, 1 de 11)· profil 10, 11i, 6=6
- Mots à la rime
- a d'or / fort masculine, non classiqueb Sicile / docile / îles féminine, classiqueb monts / vagabonds masculine, classiquea revivre / suivre féminine, non classiqueb Jupiter / chanter masculine, classiquea répandues / étendues féminine, classiqueb dieu / feu masculine, équivalentea rivières / familières féminine, classiqueb roseaux / l'eau masculine, classiquea solitude / étude féminine, classiqueb esprit / apprit / prix masculine, non classiquec chèvres / lèvres féminine, classiquea d'émeraude / chaude féminine, classiqueb traits / forêts / secrets masculine, classiqueb marine / origine féminine, non classiquec concevoir / voir masculine, classiqued apparence / substance féminine, classiquee ciel / l'éternel masculine, classiquea bienfaisant / l'écoutant masculine, classiqueb harmonie / suivie féminine, classiquea merveilles / oreilles féminine, classiqueb d'Amythaon / raison masculine, classiquec perfides / arides féminine, classiqued sommeil / pareil masculine, classiquea causes / métamorphoses féminine, classiqueb Titans / habitants / longtemps masculine, classiquec l'écorce / force féminine, classiqued fureur / bonheur masculine, classiquee signe / digne féminine, classiquea incertaine / peine / humaine féminine, classiqueb désaltérer / s'admirer masculine, classiquec insensée / frustrée féminine, classiqued d'alentour / amour masculine, classiquea flots / sanglots masculine, classiqueb d'Hercule / crépuscule féminine, classiquea Aréthuse / confuse féminine, classiqueb nudité / irrité masculine, classiquea racontant / éclatant masculine, classiqueb Pénée / née féminine, classiquec l'ardeur / cœur masculine, classiqued inaltérable / exécrable féminine, classiquee retenus / reconnus masculine, classiquea l'Érymanthe / lente féminine, classiqueb épargné / gagné masculine, classiquec Latone / s'abandonne féminine, classiqued soudain / destin masculine, classiquea l'onde / profonde féminine, classiqueb bords / corps masculine, classiquea l'ignorance / l'influence féminine, classiqueb yeux / mieux masculine, classiquec maléfices / visses féminine, classiqued détendu / répandu masculine, classiquee monte / honte féminine, classiquef voué / d'Autonoé masculine, classiquea prairies / taries féminine, classiqueb troupeaux / repos masculine, classiquec couronne / aiguillonne féminine, classiqued leçon / chanson masculine, classiquee prochaines / chênes féminine, classiquef brebis / permis masculine, classiquea Naïades / Pléiades féminine, classiqueb alternant / sonnant masculine, classiquec destinée / menée féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.0· écart moyen à la rime classique 0.3
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
131 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Poésies, Paris, Albin Michel, 1938· Sources