Pauca Paucis, 1894· Première série· Domestica
VIII. A rené
RENÉ, l’ai-je bien lu dans ta lettre si brève,Lassé du lourd fardeau que chaque jour soulèveEn ton cœur enfiévré, tu souhaites les champsEt leurs jours sans émois. Va, cède à tes penchants.Loin de l’âcre fumée et des bruits de la ville,Cherche sous les pins verts la pénombre tranquille.Quand l’homme sent venir octobre et se fermerLa source qui bouillonne en la saison d’aimer,Quand l’ardeur inquiète a fui nos froides veines,Il nous faut délaisser les ambitions vaines.A qui peut vivre en paix, qu’importe plus de bien ?Ne pas servir est tout ; être riche n’est rien ;Et l’on est plus qu’un roi, si l’on n’a point de maître.Regarde ! vois là-bas le soleil disparaîtreDans son linceul pourpré ; parmi les blancs galetsUn long serpent d’argent court aux fonds violets ;L’olivier, qui frémit sous le vent clair d’automne,Brille diamanté ; sur les monts qu’abandonneLe rayon fugitif, les bois se sont roussis ;Et du ruisseau lançant leurs fuseaux amincis,Les peupliers tremblants, baignés dans la lumière,Sont devenus tout d’or. Sur l’assise de pierre,Chaude encor du soleil, vaut-il pas mieux mangerEt l’olive et le pain, que, morne, se gorger,Sous les brouillards visqueux, des viandes succulentesQui chargent, dans l’argent, les tables opulentes ?Jouis de l’heure oisive et du tiède soleil,Tandis que le permet la vieille au fuseau sombre.Entre la vie en fleur et le dernier sommeil,Il faut un demi-jour, crépuscule vermeil,Où l’on ne vive plus, sans être encore une ombre.
Mais que dis-je ? — Qui peut, au matineux réveil,Poursuivre dans les thyms humectés de roséeEt le lièvre au poil roux et la grive rusée ;Quand vient le tendre avril, émonder son rosier ;Enter d’une main sûre un cotonneux pommier ;Voir couler du pressoir la liqueur rosoyante,Ou du grès les flots d’or de l’olive luisante,René, celui-là seul est vivant ! — Cherche et lisCe que sur son tombeau fit graver Similis,Le puissant favori d’Hadrien : « Cy reposeUn qui mourut fort vieil ; mais, par estrange chose,Ne vescut que sept ans ; » entendant dire ainsiQue le temps qu’il passa, rongé du noir Souci,Le front lourd du fardeau des affaires publiques,Sous la pompe et l’éclat des dehors magnifiques,Était la mort. — O champs ! Similis n’était néQue le jour où s’ouvrit votre port fortuné !
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources