Pauca Paucis, 1894· Première série· Varia
IV. ( Gœthes Elegien. )
A M. Camille Chabaneau.
NICIAS, médecin et du corps et de l’âme,Il est vrai, de mes jours je vois s’user la trame,Mais ton remède est âcre, et mon trop faible cœurRecule épouvanté devant tant de rigueur.En dépit de moi-même un soupçon qui m’ulcèreEn ennemi transforme un ami trop sincère.Tout ce que tu me dis, Nicias, je le sais,Et le mot plus cruel, que par pitié tu tais.Mais vois l’onde rouler de la roche escarpée ;Écoute du ruisseau l’égale mélopée ;Contemple l’ouragan sans frein, et le soleilQui descend, impassible, en l’océan vermeil !Partout règne une force aveugle à qui tout plie.Vois, la Nature entière elle-même me crie :« Amyntas, courbe-toi sous une loi d’airain ! »— Ami, pour un instant quitte ce front chagrin !Écoute ce qu’hier, près d’une eau qui murmure,M’enseignait un pommier dont la maigre ramureNe porte que des fruits rares, lui qui, jadis,Abaissait jusqu’au sol ses rameaux alourdis.Un lierre en est coupable, un lierre qui l’étouffeDans les embrassements de son épaisse touffe.— J’avais saisi la serpe au tranchant recourbé ;Sans merci j’émondais, dans ma tâche absorbé,Lorsque je tressaillis ; une plainte attendrieS’échappait de la cime :« Apaise ta furie ;« Ne blesse point ainsi le compagnon pieux« Qui naguère au jardin fut témoin de tes jeux,« L’ami dont tu reçus enfant plus d’une joie.« Avec le fin réseau qui sur mon flanc verdoie,« Tu m’arraches la vie, Amyntas ! Par pitié,« Songe que de moi-même il est une moitié !
« Ne l’ai-je point nourri de ma sève épandue ?« Sa feuille, avec ma feuille aujourd’hui confondue,« M’appartient ! Et comment ne l’aimerais-je pas,« L’être altéré de moi, dont les multiples lacs« Font sentir à mes flancs leur étreinte brûlante ?« La racine vorace est en mon sein ; la plante« Par mainte et mainte fibre a lentement puisé« La vie et la vigueur fuyant mon corps usé.« Ce qui me manque à moi, c’est elle qui l’aspire.« En vain voudrais-je vivre encore ; le vampire« Suce jusqu’à mon âme avec ma moelle ; en vain« Mes pieds enracinés, qui plongent au ravin,« Du sol tirent les sucs ; la redoutable hôtesse,« La bien-aimée, habile en sa scélératesse,« Est là pour détourner l’afflux vivifiant,« Qui devait s’épancher en fruit luxuriant.« Ma couronne sans fleurs lentement se dessèche,« Et déjà les rameaux baignant dans l’onde fraîche,« Eux-mêmes sont flétris. Mes sens et mes vouloirs« Et ma force expirante et mes derniers espoirs,« Elle dévore tout dans ses âpres caresses.« Enlacé dans ses bras, ivre de mes détresses,« Je jouis de porter ma parure de mort ! »Nicias, tu sais tout ! L’arbre t’a dit mon sort ;Retiens le fer ! Épargne un malheureux esclave,Qui de son mal aimé sait bien qu’il va mourir !Mais douce est ma ruine ! Oh ! laisse-moi chérirLe poison dont ma soif n’est jamais assouvie !— D’ailleurs, pour le cœur pris d’amour, que vaut la vie ?
62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources