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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pauca Paucis, 1894· Seconde série· Vetera

VI. Kleophas

Clair Tisseur· 89 vers

A ville est assoupie ; et le rayon,L Vibrant sous l’arc du fils d’Hypérion,Fait des frontons irradier les marbres.Sous la noire splendeur d’augustes arbres,Paré de fleurs divines, un autelFume encore en l’honneur d’un immortel.Au pied, parmi le baume et l’amaranthe,Une source frigide, murmurante,S’échappe, et dans les eaux du bassin clair,On voit glisser la nue errant dans l’air.Au loin la mer et ses rides sans nombre,Les alcyons plongeant en fol essaim,La voile, enflée ainsi qu’un jeune seinQui sort, tout blanc, d’un péplos au bleu sombre.

Près de l’autel désert, un voyageur,Poudreux et las, se tient debout. Songeur,Il invoque d’abord les dieux des ondes,Et Pan, l’ami des sources vagabondes :

« O dieux, dispensateurs de la Beauté,« O dieux, amants de la Sérénité,« Faites qu’en moi la vie intérieure« Sans cesse afflue en devenant meilleure !« ་ Que je conserve un esprit mesuré,« Où le Juste à l’Utile est préféré !« Qu’entre vos mains, je laisse couler l’heure !…« Et maintenant, ô dieux, conduisez-moi,« Exempt de trouble, où le veut votre loi ! »

Et dans l’yeuse affluaient les colombes.

Il s’agenouille, écarte l’herbe, boit.Puis se repose. — Un passant vient, s’arrête :— Salut, hôte, mon père ! A ma requête« Sois indulgent : ta patrie et ton nom ? »— Œ Tu vois en moi Kléophas, de Krannon,« Près de Larisse, abondante en cigales. »

— « Eh quoi ! ce Kléophas, chéri des dieux,« Dont la pensée, à leur pensée égale,« A su, dit-on, sonder même les cieux !« Accourez, compagnons ! prêtez L’oreille :« Un miel, plus doux que celui de l’abeille,« Va découler de sa lèvre. Nos yeux« Vont se déclore ! — O Kléophas, dévoile« L’esprit du Flot et l’âme de l’Étoile,« Le secret de la Vie et de la Mort !« Au noir Hadès, que devient notre sort ?« Nourrice impie, à la dure mamelle,« Pourquoi donc une Terre si cruelle ?« Sage, dis-nous, pourquoi faire s’ouvrir« Nos yeux au jour, si c’est pour y souffrir ?« Pourquoi chaque homme arrive au gouffre, y tombe ?« Pourquoi la mère enfante pour la tombe ?« Quels mots sacrés préservent de mourir ? »

Et dans l’yeuse affluaient les colombes.

— « Mortels créés pour quelques jours amers,« Livrez à l’onde une erreur décevante :« Nul n’est jamais revenu des enfers ;« Nul ne sait le pourquoi de l’univers.« Si quelqu’un dit qu’il le sait, il se vante.« Vous gémissez sous les maux rigoureux :« Géa, féconde, a pour loi de produire ;« Elle obéit produire, c’est détruire ;« Elle n’a pas pour loi de faire heureux…« Toi, qui te crois le centre de la vie,« Tu n’es qu’un des chaînons de l’harmonie,« Une humble note au vaste barbytos,« Qui règle la cadence en l’Ouranos.« Va, souffre, meurs, et sous le ciel auguste,« Ne t’enquête de rien, que d’être juste ! »

Telle, sifflante, en son vol dans les airs,La flèche avide, et d’Arès animée,Porte en son fer la plaie envenimée,Ainsi le mot pénétrait dans les chairs.

Et dans l’yeuse affluaient les colombes.

Mais le peuple déçu, railleur, disait :« Eh quoi ! c’est là vraiment tout ce qu’il sait !« L’homme n’est rien, suivant lui ! Quelle offense« A nous pour qui le Ciel, la Terre immense,« Furent faits par les dieux !… » Et les huées,Mugissantes, montaient jusqu’aux nuées.Un enfant, pour jouer, prend un caillou,Dans sa fronde le met ; vise, et le coupAtteint le sage au front : le sang ruisselle.Le peuple rit, car la face immortelleEst difforme, souillée. Un autre enfantVise à son tour, à son tour triomphant.Telles, en août, les grêles meurtrières,Telles, de toutes parts, volaient les pierres…Et l’on vit s’affaisser l’homme très pur.

Les monts divins étaient baignés d’azur,Et dans l’yeuse affluaient les colombes.

89 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources