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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pauca Paucis, 1894· Seconde série· Vetera

IV. L’amour et la mort

Clair Tisseur· 67 vers

L’HOMME, pétri des mains du ROI, fils de Kronos,Était debout. — Muet, froide argile vivante,Exempt de toute joie et de toute épouvante ;Traînant, sous les déserts glacés de l’Ouranos,L’inexorable poids d’une vie éternelle ;Ignorant la douleur, l’infirmité charnelle,Son cœur était de pierre, et son âme de nuit.Des astres sans éclat, sur un monde sans bruits,Évoluaient.Zeus eut pitié de son ouvrage.Le ciel est morne. Errant sans but sur le rivage,L’homme crut voir au loin, sur le noir de la mer,Flotter une algue blanche. Elle s’approche, et l’airS’embaume… Sur l’azur profond qui la reflète,Telle qu’un jeune lys au sein de violettes,Souriante apparaît Aphrodite. Elle tordSes cheveux ruisselants ; et son bras qui se ploiePour jeter sur le cou le flot d’or et de soie,Livre aux yeux éblouis les splendeurs de son corps.Le baiser semble errer sur ses lèvres humides ;Les yeux troublants, ces yeux où le Divin réside,De l’ombre des grands cils qui voilent leurs ardeurs,Font couler dans les os une huile, insidieuseJusqu’à faire trouver la mort délicieuse !L’amour s’épanouit sur la poitrine en fleur ;L’onde amère qui flue en perles irisées,Comme sur les grands lys où pleurent les rosées,Va constellant de feux les charmeuses rondeurs.Sur des rythmes sacrés que le mortel ignore,En contours onduleux s’incline son beau flanc :La neige s’y marie aux roses de l’aurore ;L’écume qui jaillit vient baiser ses pieds blancs.Et soudain Hélios illumine le monde :Des aigrettes d’argent courent sur le flot bleu ;Pan fait jaillir partout les sèves vagabondesEt retentir ces bruits indéfinis, houleux,Qui viennent des grands bois expirer sur les plaines.L’hyacinthe fleurit ; sous les molles haleines,Le duvet cotonneux des jeunes peupliers,Suspendu dans les airs, flotte, neige attiédie ;Les faons, en bondissant, agitent les halliers ;Dans l’herbe l’on entend à flots sourdre la vie.Sur le fond bourdonnant des insectes obscurs,Parmi le doux murmure et parmi les bruits d’aile,S’élève, triomphant, le chant de Philomèle :Tout n’est que joie, amour, fête, musique, azur !

Mais tout près de Kypris, dans son ombre limpide,Un spectre, en sa hideur, lentement s’est dressé :Corps défait, doigts sans chair, face pâle et rigide,Où l’œil est sans regard, dans l’orbite enfoncé.Un péplos fait de nuit couvre le sein glacé.La fille de l’Érèbe et de l’Auguste Moire,Est debout. Ombrageant son front de jaune ivoire,S’étendent lentement ses vastes ailes noires.

Le Kroniôn plissa ses larges sourcils bleus :

« Homme, veux-tu la Paix sous un ciel généreux,« Sans amours, sans désirs, sans haines et sans craintes ?« Ou veux-tu la Terreur, l’implacable Remord,« La Discorde, et des faims les ignobles étreintes,« Joints aux brèves amours que dénoûra la Mort ?« — Ici, loin de Kypris, le repos, et la Vie« Coulant incorruptible en tes fragiles os ;« Là, Kypris pour un jour, et demain… THANATOS !« Choisis ! »Tout frémissait d’ardeurs inassouvies ;

Le Zéphyre soufflait plus doux, plus parfumé…

Sur Kypris, en tremblant, deux bras s’étaient fermés.

67 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources