Pauca Paucis, 1894· Première série· Sub sole
III. L’olivier du mensonge ?
A J.-Irénée Avias.
L’OLIVIER, chargé d’ans, est lourd, calme, superbe.Deux hommes ne sauraient ceindre l’énorme troncRugueux et crevassé par les siècles. Son frontS’incline sous le poids du feuillage ; et sur l’herbeJusqu’à vingt pas s’étend son ombre, où le soleilScintille par endroits dans un miroir vermeil.
C’était un vieux sauzain : une essence perdue,Que supplante une race avortée et tordue ;Ainsi succédons-nous à nos pères géants.Lorsque le noir hiver secouait sa ramure,On croyait voir trembler, sous la nuée obscure,Les reflets écumeux et verts des océans.
Et par les tièdes jours, lorsque tombait la brune,Et que, sous les rayons bleuâtres de Vesper,La brise susurrait dans le feuillage amer,Les amoureux, voilés de son ombre opportune,Oubliant du témoin le sobriquet moqueur,Échangeaient les serments qui font frémir le cœur.
Mais une route droite et bien plate, inflexibleComme le trait sifflant qui va percer la cible,Concept approfondi d’un voyer de valeur,Rencontrait l’olivier sur son tracé rigide.Le fier Titan tomba sous la hache stupide.Tel un Roi sous le fer du peuple niveleur.
Maintenant, au talus du chemin qui s’allonge,Nulle ombre, nul abri. Sur le sol qui se fendMiroitent les rayons d’Hélios triomphant.— Amoureux ! il n’est plus « l’olivier du Mensonge » !De ses flancs que Kronos a lentement serrés,Le fustier fait sortir de beaux meubles tigrés.
Mais l’homme, en renversant la pyramide verte,Du Mensonge n’a point su consommer la perte ;Et se riant du fer, l’olivier déloyalSert encore de témoin, durant la nuit profonde,Aux serments solennels qu’Éros inscrit sur l’onde.Le Mensonge était arbre, il est lit nuptial.
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources