Pauca Paucis, 1894· Seconde série· Varia
II. Le navire est errant…
A M. Ch. Renouvier.
Le navire est errant sur quelque mer lointaine.
Un matelot n’est plus. Sur la dépouille vaineLe prêtre a murmuré quelques versets. Le corps,Un boulet à ses pieds, glisse par le sabord.On relève le point ; on l’inscrit. Et deux nombresSur le livre du bord ont désigné le lieuOù cet homme a plongé dans les abîmes sombres…
Et c’est de lui tout ce qui reste sous les cieux.
Le soleil, lentement, a perdu sa chaleur.Il s’éteint. L’on dirait, dans la trouble atmosphère,L’œil vitreux du mourant sous le front en sueur :Œil effrayant qui ne voit pas. Une lueur,Ainsi qu’un crépuscule boréal, éclaireDe lugubres rayons une lugubre Terre.Dieux scellés au tombeau, Jupiter et SaturneNe resplendissent plus dans la voûte nocturne.Toute couleur se perd confuse. Le regardA nu peut se fixer sur le soleil hagard.Et dans la vacuité du globe, plus de vie,Plus de frisson. La race, indigente, alouvie,Et fuyant sous le fouet du Froid dévastateur,Est resserrée en un troupeau sous l’Équateur.L’Esprit s’est envolé sur ton aile, ô Lumière !Poésie, Art, sont morts ! Et la Science fière,Morte ! ― Morte l’Histoire, et morts tous les grands noms :Zeus, Aphrodite, Hélène, Achille, Agamemnon !― Telle, en l’ombre appendue à de secrets chaînons,Une lampe bleuâtre au-dessus d’un suaireRecouvrant la hideur des restes mortuaires,Telle, en la noire nuit, l’étoile se balanceSur l’horreur de la neige et l’horreur du silence.
Des hommes dégradés et domptés par les maux,Luttent encor pour l’existence. Quelques peauxD’ours et de loups marins couvrent leur chair glacée,Pareille en sa pâleur à la chair trépassée.Plus avilis cent fois que les vils animaux,Ils vont se harpaillant pour ronger une écorce,Pour dépecer, gloutons, la dépouille d’un morse…— Voilà ton lot, voilà ta fin, Homme pensant,Qui brûlas de la soif divine de connaître !
Et le pâle Soleil va toujours pâlissant !
Tandis que, sur la Terre, ainsi tarissait l’être,Aux astres plus voisins du Soleil, AphroditeApparaît souriante et fait que tout palpite.L’ardent rayon par qui tout était consuméS’attiédit lentement, et la vie a germé.D’abord s’éveille au jour une race grossière,Ne sachant façonner que les outils de pierre.— Les siècles ont coulé. — Sortant des souterrains,La race est parvenue à l’âge de l’airain,Puis à l’âge du fer. — Enfin elle s’élèveAux sommets où montait à peine notre rêve :Notre savoir est Nuit, et le sien est Rayon.Son œil voit au-delà de ce que nous voyons ;D’un regard curieux il épie. Et sur l’ondeMouvante de l’éther, il voit passer un monde,Errant comme une épave en l’obscur océan :Astre vivant jadis qui s’enfonce au néant.
Un jour, plus rien ! — Lancé par un archer débile,Le trait d’or n’atteint plus notre Terre sénile.— Et le globe est perdu dans l’éternelle Nuit.
D’un astre où le Soleil à flots verse aujourd’huiLa vie avec la flamme, une Science habile,Explorant de l’éther les profondeurs tranquilles,Veillait. Un compas sûr, de ce monde croulant,A pu tracer l’orbite et mesurer les flancs.Les savants ont écrit quelques signes. Deux nombres,Notés sur un registre, ont désigné le lieuOù l’astre a disparu dans les abîmes sombres…
70 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources