Pauca Paucis, 1894· Première série· Ad Alta
III. Les campanes
Dig, din, don, l’on entend les joyeuses campanes !D Les rayons du soleil font fumer les forêts !La vache poursuit l’ombre en leurs profonds retraits ;La chaleur fait pâmer les froides gentianes ;Dig, din, don, l’on entend les joyeuses campanes !
Dig, din, don, l’eau court fraîche au limpide abreuvoir,Refouillé dans le tronc d’un sapin gigantesque ;La mousse l’a brodé d’une verte arabesque ;Les génisses en foule accourent du bois noir ;Dig, din, don, l’eau court fraîche au limpide abreuvoir.
Dig, din, don, l’ombre bleue a taché la pelouse ;Vers sa ruche l’abeille a déjà pris l’essor ;La tétine, que gonfle un écumeux trésor,Lasse de Jupiter la mugissante épouse ;Dig, din, don, l’ombre bleue a taché la pelouse.
Dig, din, don, les voilà venant de toutes parts :Taureau, vache, génisse, et la tendre vedelleCourant après sa mère en quêtant sa mamelle ;L’Heure au pied vigilant presse les bœufs épars ;Dig, din, don, les voilà venant de toutes parts.
Dig, din, don, l’air frémit des appels longs et rauques.De leur queue agitée émouchant leurs flancs las,Elles ouvrent leurs yeux, empruntés de Pallas(Dit Homère), Pallas, la déesse aux yeux glauques ;Dig, din, don, l’air frémit des appels longs et rauques.
Dig, din, don, le troupeau remplit l’immense pré.Toutes y sont : Bayette aux flancs roux, et Frominte,Blonde comme Gretchen ou le beau grain que teinteLe signe du Lion ; Balise au front barré ;Dig, din, don, le troupeau remplit l’immense pré.
Dig, din, don, c’est Mourette à la robe d’Érèbe ;Blanchette, albâtre pur ; Bardelle, au rein bâté ;La Boucharde levant son museau tacheté ;Dora, dont le dos large est couleur de la glèbe ;Dig, din, don, c’est Mourette à la robe d’Érèbe.
Dig, din, don, le taureau les suit en mugissant ;Il aspire avec bruit leur amoureux effluve ;Son flanc bout de désirs comme une ardente cuve :Tel d’Europe jadis le porteur tout puissant ;Dig, din, don, le taureau les suit en mugissant.
Dig, din, don, dans l’air clair le carillon redouble ;Et clochettes, en folle ardeur, de s’agiter.Ces trois sont en mineur, et semblent imiterLes cloches de chez nous ; leur voix triste me trouble,Dig, din, don, dans l’air clair le carillon redouble.
Dig, din, don, l’une sonne en timbre de cristal,Voix de harpe angélique ; une grosse bourdonneEt fait la basse sourde ; une troisième tonne ;L’autre semble appeler les moines au claustral ;Dig, din, don, l’une sonne en timbre de cristal.
Boum, boum, boum, cette fois, c’est le bourdon énormeQue déroba jadis le bon PantagruelA Nostre-Dame-en-l’Isle, et le grossier martel,Du bizarre « toupin » bat la paroi difforme ;Boum, boum, boum, cette fois, c’est le bourdon énorme.
Boum, boum, boum, lentement le monstre est balancéAu cou puissant d’Io, reine de la cohorte.Pour protéger son sein fait d’ivoire, elle porteUne égide de cuir avec art damassé ;Boum, boum, boum, lentement le monstre est balancé.
Dig, din, don, les pasteurs saisissent les mamelles ;La vache hume le sel. Finissez, carillons !Une neige écumeuse emplit les blancs seillons ;Partout sifflent les jets des tièdes cascatelles.— Tout se tait ; les pasteurs ont tari les mamelles.
1884.
65 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources