Pauca Paucis, 1894· Première série· Vetera
II. Les mendiants
LE soleil agrandi décline sur la mer ;Les mendiants s’en vont quétant leur pain amer.
Le jour est chaud ; il est lassant, pesant d’orages ;A l’horizon troublé vacillent les mirages.
La soif brûle ; l’air manque aux poumons ahanants ;La poussière s’attache aux pieds nus et saignants.
Ils arrivent courbés, craintifs, sous le portiquePour qui l’on déchira les flancs du Pentélique.
Les suppliants sacrés sont débiles et vieux ;Le maître, avide et dur, est comblé par les dieux.
Que les filles de Zeus, les Prières boiteuses,Gagnent le cœur du maître aux âmes disetteuses !
(Ils chantent.)
« Sommeil clément, descends dans le palais !« Songes d’ivoire, abaissez la paupière ;« Des soucis noirs adoucissez le faix !
« Puisse toujours la huche nourricière« Voir se gonfler la farine en sa fleur !« Mûris, blé lourd, sous l’ardente lumière !
« Que le Bélier fasse couler le pleur« Des ceps tortus ; et que le Chien tenace« Fasse du grain s’assombrir la couleur !
« Comblez la cuve et que le bras se lasse ;« Criez, pressoirs, comme l’essieu des chars ;« Vins, débordez des cratères de Thrace !
« Que les vaisseaux, déjouant les retards,« Et dirigés par les frères d’Hélène,« Débarquent l’or, les pourpres et les nards !
« Que le flot bleu de la mer Égéenne,« Sous l’éther tiède et d’orages exempt,« Lèche, soumis, la solide carène !
« Que le verrat soit gras et reluisant ;« Que la brebis soit féconde et laineuse ;« Que la navette, en son essor rasant,
« Voltige aux doigts de l’habile tisseuse !« Que le lait pur, dans les vases d’airain,« Matin et soir coule en mer écumeuse !
« Et nous aussi, riant du noir Chagrin,« Nous habitions une noble demeure,« Riches des dons du Père souverain.
« Comme Alkinous pour Odysseus qui pleure,« Près du foyer, pour notre hôte indigent,« Nous réservions la place la meilleure.
« Depuis, jouets du Destin outrageant,« Des dieux mauvais nous subissons l’empire.« Telle la vie, en son hasard changeant.
« O Zeus ! parmi ce qui souffre et respire,« Parmi tous ceux qu’ont façonnés tes mains,« De tous les sorts le mortel a le pire.
« Riche pieux, apaise en nous les faims,« Serpents rongeurs ! Verse à nos soifs torrides« Le vin fumeux, la moelle des Humains !
« Des coffres noirs fais tirer les chlamydes« Pour revêtir notre vieux corps miné ;« Puis, t’épargnant nos larmes et nos rides,
« Nous nous joindrons à l’errante Procné. »
Au chambranle appuyé des deux superbes antes,Retentissent les gonds des portes reluisantes ;Elles s’ouvrent. Un flot d’esclaves insolents,Qu’accompagne le chœur des dogues pantelants,A chassé des vieillards la troupe qui se traîne,Gémissante.Et soudain la Force souveraineDe Zeus qui se souvient a passé dans les airs,La chevelure d’or flamboyante d’éclairs.D’épais torrents de feu coulent ; l’argent des lamesQui recouvraient le toit se fond au sein des flammes.Comme un oiseau plongeur le maître s’abattant,Est tombé fracassé de son trône éclatant.Son corps brûle au milieu des tisons. Tout s’écroule.
Et Zeus, du même éclair, a frappé dans la fouleLes vieillards qui fuyaient. Enlevés dans les cieux,Ils siègent à ses pieds, hôtes aimés des dieux.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources