Pauca Paucis, 1894· Seconde série· Varia
X. Mère et sépulcre
L’ÊTRE, Mère et Sépulcre, et dont le vaste flancTient les mondes à naître et les mondes croulants,
Parla : — « Tel un banquier, convoiteux et tenace,« A quelque citoyen a prêté deux talents ;
« L’heure a-t-elle sonné, du ton de la menace,« Il exige son or du débiteur trop lent ;
« Ainsi viens-je reprendre une instable matière,« Pour quelques jours prêtée à ton corps chancelant.
« De poussière sorti, redescends en poussière !Je veux de ton cadavre immonde, pestilent,
« Je veux avec amour pétrir la vierge blonde,« La rose glorieuse et le grand lys tout blanc.
« Ton sang s’épanchera, sève ardente et féconde,« Au brout amer que tond le chevreuil et l’élan.
« Des vapeurs de ton corps, éparses dans le vide,« Je ferai les fonds bleus où nage le milan ;
« Ou bien, au pied d’un roc, une source frigide« Qui court sur les graviers et chante en s’écoulant.
« Disparais donc ainsi qu’on te vit apparaître,« Toi qui dans l’infini ne fut qu’un point roulant.
« Nul besoin n’est de toi, car ton manque de naître« De la pièce à jouer n’eût pas troublé le plan.
« Plonge au gouffre d’oubli, mais nul ne saurait faire« Que tu n’ais pas souri au jour étincelant ;
« Qu’aux pieds marmoréens de quelque beauté chère,« La flamme n’ait couru dans tes membres tremblants,
« Et que ton nom ne soit buriné dans le livre,« Où la Vie et la Mort font l’éternel bilan.
« Bénis les dieux à l’heure où tu cesses de vivre ;« Atome, rentre en paix dans le flot circulant !
« Fais place ! Vois frémir tous ces germes, brûlants« D’éclore : êtres d’un jour… qu’engloutiront mes flancs. »
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources