Pauca Paucis, 1894· Seconde série· Vetera
IX. Patroklès
A Paul Guigou.
L’ODEUR de sang était mêlée à la chaude poussière.Telle voit-on, dans les troupeaux, une hydre carnassière,Tel Patroklès, en sa fureur, a semé sur la plaineLes corps fumants et mutilés des ravisseurs d’Hélène,Oubliant l’orge et le froment des divines cavales,Sur le sol noir, le sein ouvert, les yeux clos, les traits pâles,Le conducteur du char d’Hektor, l’habile Kébrion,Était gisant. Sa mère en vain l’attend dans Ilion.
Mais Patrokles poussant un cri farouche, épouvantable,S’est élancé. Sa main brandit le pesant fût d’érable.Pareil aux Dieux, le fils d’Aktor, nourrisson de Phtia,Au cœur des rangs dardaniens par trois fois se rua.Neuf combattants, à chaque fois, sont couchés par sa lance ;Et sur leurs fronts plane la Nuit, et l’éternel Silence.
Quand le vaillant Ménesthiade, ivre de la victoire,Le sein gonflé d’immense orgueil, s’élance encor, la MoireVint te cueillir tout fleurissant de ta beauté première,O frère aimé du Pèléiôn !Marchant dans la lumière,Tel qu’il préside aux chœurs dansants, souriant et paisible,Le fils de Zeus et de Léto, se rapproche, invisible.
D’un doigt léger le Pythien touche le vaste dos.Le trouble noir est descendu dans l’âme du héros ;Le casque d’or roule à ses pieds ; et l’aigrette, éclatante,Jetant l’effroi, se souille et traîne en la fange sanglante.La Force ardente a délaissé les membres ; la cuirasse,Qui recouvrait les flancs nerveux, vacille, se délace,Glisse ; le bras laisse échapper le bouclier, et l’orbe,Comme un grand toit, couvre le sol. Alors le vil Euphorbe,Tel un bouvier piquant un bœuf du rustique aiguillon,Le frappe au dos. L’avide airain s’ouvre au cœur un sillon.Semblable au pin déraciné, l’Opontien s’incline,Tombe pesant… Et sa grande âme a quitté sa poitrine.
O vain mortel, ne tente pas de résister aux dieux !Laisse leur main, bénignement, se poser sur tes yeux.Comme l’Eurus emporte au loin l’impondérable sable,Vois le Kosmos te balayer en son cours immuable.Le sein troublé par une angoisse âpre, mystérieuse,Tu crois sentir en la Nature une force haineuse ;Elle est sans haine et sans pitié. — A son âme impassibleColère ou pleurs n’ont point d’accès. Elle est l’Indestructible,Qui va roulant, cruel et doux, accomplissant la LOI.L’Olympien ne nourrissait en son cœur nulle enviePour le héros irréprochable, arraché de la vie.Soldat obscur en la mêlée humaine, sans effroi,Comme lui meurs, silencieux, sous le mystique doigt !
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources