Pauca Paucis, 1894· Première série· Domestica
XII. Post…
PHYDILÉ, Phydilé, quand je ne serai plus,Un frère, des amis garderont ma mémoire,Mais toi, tu gémiras ; tu ne voudras pas croireQue l’Océan sans bords, dans l’éternel reflux,Ait englouti l’ami sur qui, tendre et farouche,Tu veillas si longtemps ! Meurtrissant ton beau sein,Dans les nuits sans sommeil, de pleurs baignant ta couche,Tu maudiras les dieux et leur cruel dessein,Tandis que, sourde aux cris, l’impassible NatureN’aura fait qu’accomplir sa loi, bénigne ou dure,Selon le sort donné par Zeus. Le Temps ailé,Le Temps qui calme tout, d’une main sage et sûre,Lentement versera l’huile sur ta blessure,Et tu te reprendras à vivre, Phydilé ;Mais tu n’oublîras point ! Et les flots éphémères,Dans leur rapide cours roulant vers l’avenir,N’auront point entraîné tant de choses si chères.Les cris et les sanglots et les plaintes amèresAuront cédé la place au pieux souvenir.Si parfois un mot dur, qu’arrachait la souffrance,De tes yeux altéra la pure transparence,Cela seul tu l’auras oublié, ne songeantQu’au conseil grave ou bien au sourire indulgent.Surtout (je te connais ) que devant toi personneN’outrage ma mémoire ! ou bien, levant ton brasPour porter témoignage, alors tu défendrasCelui qui te fut cher, ainsi qu’une lionneDéfend son lionceau. Déjà, déjà je voisÉclater ton regard, j’entends trembler ta voix !Et le sein soulevé, pleurante et tout émue,Tu rediras s’il fut envieux ou méchant,Du pauvre, hôte des dieux, s’il détourna la vue ;S’il fut un ami sûr ; si jamais, le sachant,Il commit l’injustice ou trahit sa parole ;Si l’avide et grossier Mammon fut son idole.Toi qui me vis de près, diras ce que je fus,Phydilé, Phydilé, quand je ne serai plus.
1884.
37 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources