Pauca Paucis, 1894· Première série· Domestica
VI. Procnée
CONTRE le mur antique, au soleil exposé,Qu’Éôs, à son réveil, touche d’un doigt rosé,Dans les parfums de l’aube arriva l’hirondelle.De sa griffe accrochée, elle a collé son aileA la paroi rustique, où le duvet moelleuxDe son plumage noir chatoie en reflets bleus.Puis elle rôde, et cherche. Autour de sa poitrineBrille une égide blanche, et la fille divineN’a plus à s’affliger des souillures de sangQue le Grec pensait voir sur son corps innocent.La bise était sonore ; au tiède souffle écloses,Dans l’olivier d’argent se balançaient les roses ;Comme une vierge écarte un lin qui la voilait,Le ciste a déplié sa corolle de lait,Et l’abeille, accourant de ses ruches lointaines,Tourne en nuage fauve à l’entour des fontainesSous notre humble avant-toit, asile séduisantEt de vent et de pluie et de soleil exempt,Bientôt, avec des cris joyeux et vifs, ProcnéeA commencé son arche au granit cramponnée.Son époux l’a suivie ; il fuit vers le torrent,Qui scintille là-bas en filet transparent.Oublieux de la proie, il pique un peu de vase ;Il l’apporte à l’épouse ; elle pétrit, écrase,Et de son petit bec, le fier manœuvre ailéFaçonne le nid dur, de salive scellé.En prestes mouvements, sa tête lisse où brilleUn œil noir et perçant, menu comme une aiguille,Se balance, et bientôt l’adroit magicien,Élevant le rempart du nid aérien,Semble un prédicateur, dans sa chaire risible.Je surveille, inquiet, le travailleur terrible :« Chut ! » dis-je en parlant bas, de crainte d’effrayerL’étrangère craintive, « et que sous l’olivierNul ne passe ! Fermez doucement la fenêtre !Écartez le troupeau folâtre des enfants,Qui gambadent là-bas comme de jeunes faons :La Paix, fille de Zeus, la retiendra peut-être !— Errante Athénienne, enfant de Pandion,Sois du lare charmé le pieux compagnon ! »
Mais redouble d’efforts, ô bâtisseuse agile !De ton bec fort et prompt durcis ta nef d’argile !Le Mauvais porte envie au Bon, disait Thalès :Cléon, le démagogue, a guetté Périclès.Vois, avide, là-haut, sous la brûlante tuile,Attendant le moment choisi, la plèbe vileDes moineaux envieux qui vont fondre sur toi,Pour envahir, pillards, ton nid en désarroi,Et trôner, glorieux de leur ignominie !Telle la race humaine. — O fille d’Ionie,Tu ne seras point l’hôte un moment espéré !Fuis vers des lieux meilleurs, mais je te vengerai :Renversant l’Ilion, conquête du pirate,J’écraserai dans l’œuf l’engeance scélérate !
54 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources