Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pauca Paucis, 1894· Première série· Domestica

III. Rimes d’antan

Clair Tisseur· 50 vers

VRAI ! ce pleur que ta main essuie,Il a pour cause mon dédain !Sur tel garant point ne m’appuie ;Trop chaud rayon présage pluie,Trop riche fleur, fruit incertain.Ton amour est chose précaire :Le chaume, prompt à s’enflammer,N’est bientôt plus que cendre claire ;Va, je suis trop vieux pour te plaire,Et toi, trop jeune pour m’aimer.

Laisse ton erreur, belle fille !Pour toi je dois être sensé.Sois épargné par la chenille,O beau grain brun de la myrtille,Dont le palais est agacé !Songe au remords ; crois-tu, péchaire !Qu’en toi je le veuille semer ?— Puis nous ne ferions pas la paire :Va, je suis trop vieux pour te plaire,Et toi trop jeune pour m’aimer.

Crois-moi, ce front hâlé que j’aimeSurmonté de ce haut ruban,Rustique et noble diadème,Est plus beau que la tempe blêmeD’une héroïne de roman.Laisse leur grâce mensongèreAux filles qu’un rien fait pâmer,Et reste dans tes pins, ma chère !Va, je suis trop vieux pour te plaire,Et toi trop jeune pour m’aimer.

Un jour, sur ta ferme poitrine,Quelque beau gars, aux drus cheveux,Aspirera de sa narineTes vagues senteurs d’aubépine,T’enlaçant de son bras nerveux.Tu ne seras pas si sévèreDe le laisser se consumer…Et vous irez chez le notaire…Va, je suis trop vieux pour te plaire,Et toi trop jeune pour m’aimer.

Mais pourquoi donc troubler ma vieEn me jetant tes mots de feu ?Par plus d’un deuil mon âme aigrieN’est-elle point assez meurtrie,Pour d’elle encor te faire un jeu ?Vois sur le bord de ma paupière,Vois une larme se former…Non, mon cœur ne peut plus se taire :Dis, suis-je trop vieux pour te plaire,Car, vois-tu, moi, je veux t’aimer !

Août 1875.

50 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources