Pauca Paucis, 1894· Première série· Vetera
IV. Solvitur Acris Hiems
LE Printemps, plein de trouble, est venu. La roséeQu’Éôs épanche en pleurs de sa conque roséeFait verdir la prairie. Inquiet, le taureauMugit ; sa voix se mêle aux plaintes du chevreau,Qui bondit dans les thyms en appelant sa mère.La divine Syrinx pleure dans les roseaux.Aux longs susurrements se joint le bruit des eauxCourant dans les ravins déchirés, et la TerreS’entr’ouvre pour laisser jaillir la primevère.Le flot tremble écumeux sous le galbe arrondiDe la nef dont la voile enfle au souffle attiédi,Comme un jeune sein blanc qui palpite et respire.L’air est plein de langueurs, et la vierge soupire,Et lasse et rougissante et ne sachant pourquoi,Elle incline son front pour cacher son émoi.Hâtif et bourdonnant, l’essaim d’abeilles blondesQuitte du taureau noir les entrailles fécondes,Et pend, grappe vivante, à l’olivier, troubléDe sentir ses rameaux qui ploient au fruit ailé.Tout revit, tout frissonne ; et déjà l’hirondelleRaye l’espace bleu de ses vastes coups d’aile.Partout ce n’est que joie, ivresse, enchantements,Et les fleurs et les cœurs s’ouvrent en même temps.
Mais qu’importe, ô Printemps, tes belles renaissances,Et Philomèle et Flore et le rayon vermeil,Qu’importe l’univers pâmé de jouissancesA nos morts reposant dans l’éternel sommeil ?Si ton souffle éveillant les sèves engourdiesNe sait point réchauffer les cendres refroidies,Si la chère ombre est sourde à nos tendres appels,Tes sourires si doux n’en sont que plus cruels.
Avril 1885.
31 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources