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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Pauca Paucis, 1894· Première série· Nugæ

II. Sur la route de Bron

Clair Tisseur· 67 vers

DE la Muse du jour, c’était le nourrisson.Quoique jeune, un peu vieux, mais excellent garçon.Un soir que nous étions dans une brasserie,Il se laissait aller en molle rêverie :

« J’adore la banlieue avec ses murs sans fin,Sales, un peu gluants, et le feuillage finDes acacias lourds de poussière et de suie.Un soleil pâle et morne ou bien un peu de pluieAchève de donner leur caractère aux lieux.Comme un index géant, levé contre les cieux,Monte la cheminée en brique des usines ;L’air est plein des senteurs des jachères voisines ;L’humble buvette, au bord des routes sans trottoirsM’arrête ; et je jouis de la poudre des soirsMêlée à la fumée obstruant le ciel terne.Tout cela me ravit et m’émeut : c’est moderne.

« On boit sous le berceau de quelque cabaretUn vin, d’un corps chimique habilement extrait ;Ou, si le cœur vous dit, un simple bock de bière,Aigre et tiède, accompagne un morceau de gruyère.Et l’esprit endormi, les deux coudes fixésSur la table aux pieds lourds dans la terre enfoncés,Du haut de la montée où j’ai choisi mon gîte,J’aperçois la cité que le travail agite,Le rucher des maisons et des grands ateliers,Sur le coteau brumeux rangés en espaliers ;Fourvières élevant sa silhouette grise,La Croix-Rousse, Saint-Clair, et la ligne que brise,Vaste chaudron hissé sur trois grêles fuseaux,Le pylone superbe élevé pour les Eaux.Parfois près de nous passe, œil humide et paterne,Quelque ouvrier ému sortant de la taverne ;Parfois survient aussi quelque sergent brutalQui traîne au violon l’homme sentimental.Oh ! n’insultez jamais à l’homme ivre qui tombe !Qui sait sous quel fardeau sa pauvre âme succombe ?Sergent, tu connais bien quand il s’est enivré,Mais connais-tu, sergent, quand il est altéré ?

« Là, puissant, je médite ! Et j’anathématiseLe travail et l’effort, la bourgeoise sottise,Et ces gros lieux communs dont je donne un fétu ;Ce qu’on appelle amour, ce qu’on nomme vertu ;Sur le front virginal la pudeur rougissante,Et tout ce qui farcit la tirade agaçante.Là, secouant enfin l’inepte préjugé,Nous pouvons nous gaudir en langage imagé !Nous jetons au panier la noble périphrase,Le sucré décorum qui vous blase et vous rase ;Et laissant aux salons leur bon ton grimacier,Nous trouvons de la force et du sel au grossier.

« J’idolâtre surtout les bêtes causeriesDe vulgaires beautés dans la ruse nourries,Dont on dirait le sein vidé par l’empailleur :Je sens fondre mon âme en langueurs attendries.— Croyez-moi, c’est ce que la vie a de meilleur.« Dans le suave oubli des moments de tendresse,Un bon revers de main vous est une caresse ;Et ce serait parfois à croire au paradis,Si, dans l’enivrement du champêtre taudis,Sous le flux des gros mots montant comme des houles,Les femmes n’arrivaient à se battre, étant soûles…Mais brouille de manants n’a pas de lendemain,Et d’ailleurs c’est pour nous un document humain.

« Mais le tard est venu. Nous reprenons la route.Craignant quelque lapsus de ma tête en déroute,J’aperçois un passant, et l’abordant de front :— Où vais-je en poursuivant ce chemin ? — Droit à Bron. »

67 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Pauca Paucis, LYON, BERNOUX ET CUMIN, ÉDITEURS, 1894· numérisation google.com· Sources