Réglages

Mémorisé dans ce navigateur.

Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les flamandes, 1883

Amours rouges

Émile Verhaeren· strophes variées, alexandrins, 76 vers

Et qu'importent les mots‖ méchants et les parlotesS'ils ont la volupté‖ de se sentir à deux ?Que lui font l'œil mauvais‖ et les cris de bigotes,Quand au soit, descendant,‖ au long du chemin creux.Il la sent s'allumer‖ de charnelles tendresses,Qu'il l'étreint contre lui,‖ regarde longuementSon cou large, où sont faits‖ des coins pour les caresses,Ses yeux d'où sort l'ardeur‖ de son embrasement ;Qu'elle vibre et s'affole‖ et s'offre tout entière,Que la rage d'aimer‖ l'enflamme, qu'elle veut,Tant le sang de son cœur‖ lui brûle chaque artère,Tant hurlent ses désirs‖ et ses instincts en feu,Ne faire de son corps‖ qu'une table dressée,Où son gars mangerait‖ et boirait jusqu'au jour,La bouche gloutonnante‖ et la manche troussée.Tout un festin de chair,‖ de jeunesse et d'amour !Et pendant qu'il la chauffe,‖ ils vont par les saulaies,Par les sentiers moussus,‖ faits pour s'en aller deux,Ils vont toujours, tirant‖ les feuilles hors des haies,Les mordant avec fièvre‖ et les jetant loin d'eux.Il confie en riant‖ ce qui troublait sa tête,Avant qu'il n'eût espoir‖ certain de l'épouser,Il se rappelle encor —‖ tout comme elle — la fêteOù de force il plaqua‖ ses lèvres d'un baiser.Mais c'est elle, à présent,‖ qui s'en poisse la bouche.Qui s'en soûle et s'en gave‖ aux godailles d'amour,Au grand air, sous l'éclat‖ du soleil qui se coucheEt dans le rouge adieu‖ de la nature au jour.Et d'un commun accord,‖ sans pourtant se rien dire.Au coude d'un chemin‖ menant droit aux fouillis,Le cœur battant son plein,‖ le visage en sourire.Ils cherchent où s'asseoir‖ dans l'épais des taillis.Et près d'un blond carré‖ d'orge, dans la verdureFraîche et vibrante encore‖ et gazouilleuse au vent.Ils dénichent, comme au‖ hasard, une encoignure.Faite d'un bois derrière‖ et de buissons devant,Un coin calme, où bruit‖ seule parmi l'épeautre,La respiration‖ onduleuse des blés.Se regardant toujours‖ et s'attirant l'un l'autre,Ils se sont abattus,‖ haletants et troublés.Et c'est alors un cri‖ des sens, une fringale,Un assouvissement‖ de désirs et d'instincts,Un combat chair à chair‖ de gouge avec son mâle,Des étreintes de corps‖ à se briser les reins,Des vautrements si fous‖ que l'herbe en est broyéeComme après un assaut‖ de vents et de grêlons,Les buissons cassés net‖ et la terre rayéeD'un grattage lascif‖ de pieds et de talons.Elle sert de sa chair‖ autant qu'il en demande,Sans crier, se débattre‖ ou simuler des peurs,Ne craignant même plus‖ que le village entendeL'explosion d'amour,‖ qui saute de leurs cœurs.Ils songent aux fureurs‖ échauffantes des bêtes,Aux printemps allumant‖ l'ardeur dans les troupeaux,Aux chevaux hennissants,‖ aux vaches toujours prêtesA se courber au joug‖ amoureux des taureaux.Et lui — roi de ce corps‖ pâmé, lui maître d'elle,Le choisi, parmi tous,‖ pour mener le déduit,La voyant dans ses bras‖ frissonner comme une aile,Sent son orgueil de gars‖ puissant monter en lui.

Ses assauts enfiévrés‖ comme un choc de rafalesTraversent la fureur‖ de leurs accouplements,Ses spasmes ont des cris‖ plus profonds que des râles,Son rut bondit sur elle‖ avec des jappements,Il voudrait l'accabler‖ dans une ardeur plénière,Et lui broyer les sens‖ sous des poids de torpeur,Et ce débordement‖ de lutte dernièreDevient rage à tel point‖ que leur amour fait peur.

Après l'ébruitement‖ du scandale au village,Après de longs refus‖ brutaux, un temps viendra,Où les parents vaincus‖ voudront le mariage ;Et l'amant d'aujourd'hui,‖ son gars aimé, seraLe même qu'on verra‖ venir, le jour des noces.Lui donner l'anneau d'or‖ et conduire à l'autel,Orné de cierges neufs‖ et de roses précoces,Ses vingt ans agités‖ du frisson maternel.

Versification

Forme
Strophes variées
Rimes
19[abab]
Mètre
Alexandrins· profil 6−6
Mots à la rime
a parlotes / bigotes féminine, classiqueb deux / creux masculine, classiquec tendresses / caresses féminine, classiqued longuement / embrasement masculine, classiquee entière / artère féminine, classiquef veut / feu masculine, non classiqueg dressée / troussée féminine, classiqueh jour / d'amour masculine, classiquei saulaies / haies féminine, classiquej deux / d'eux masculine, classiquek tête / fête féminine, classiquel l'épouser / baiser masculine, classiquem bouche / couche féminine, classiquen d'amour / jour masculine, classiqueo dire / sourire féminine, classiquep fouillis / taillis masculine, classiqueq verdure / encoignure féminine, classiquer vent / devant masculine, classiques l'épeautre / l'autre féminine, classiquet blés / troublés masculine, classiqueu fringale / mâle féminine, classiquev d'instincts / reins masculine, classiquew broyée / rayée féminine, classiquex grêlons / talons masculine, classiquey demande / entende féminine, classiquez peurs / cœurs masculine, classiquea bêtes / prêtes féminine, classiqueb troupeaux / taureaux masculine, classiquec d'elle / aile féminine, classiqued déduit / lui masculine, non classiquea rafales / râles féminine, classiqueb accouplements / jappements masculine, classiquec plénière / dernière féminine, classiqued torpeur / peur masculine, classiquea village / mariage féminine, classiqueb viendra / sera masculine, classiquec noces / précoces féminine, classiqued l'autel / maternel masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.3

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

76 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation poesies.net· Sources