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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les flamandes, 1883

Les funérailles

Émile Verhaeren· 15 quatrains, alexandrins, 60 vers

Voici huit jours‖ qu'a trépassé le vieux fermierQui, rond par rond,‖ thésaurisa dans un sommierTant d'or et tant d'argent‖ que son énorme bièreSemblait lourde d'écus‖ quand on le mit en terre.

La cloche a vacarmé‖ longtemps en son honneurEt les notes battu‖ leur danse en ton mineur,Mais aujourd'hui‖ ses quatre fils offrent à boireTant que l'on veut pour qu'on‖ se soûle à sa mémoire.

Dans leur maison, ils ont‖ rangé trente tonneauxPour des gosiers beaux‖ et clairs, tels des anneaux,Et prétendant que tous‖ aient une part des fêtesIls ont donné du sucre‖ et de la bière aux bêtes.

Les servantes et les‖ valets quittant le deuilEt les quatre porteurs‖ du colossal cercueilEt le fossoyeur borgne‖ et les enfants de messeSont conviés, avant‖ tout autre, à la Kermesse.

Puis les parents les plus‖ proches et les cousins.Ceux qui furent les vieux‖ amis et les voisins :Et tels qui sont gaillards‖ et savoureux de dermeSont invités dûment‖ parce qu'ils sablent ferme.

Et depuis l'aube on trinque,‖ à grands brocs étamés.Dans la salle la plus‖ large, volets fermés,Portes closes, tandis‖ que Juin gerce de rides,Dehors, les champs ardents‖ et les polders torrides.

La fête étant vouée‖ uniquement au mort.On boit sans bruit, on boit‖ sans cris, si l'on boit fort ;Et l'ivresse plombant‖ les fronts de somnolence,Bientôt l'on boit et l'on‖ se soûle en plein silence.

Ils sont là, tous, face à‖ face, vagues et lourds,Les mains moites, les doigts‖ gauches, les regards gourds,Les pieds allongés droits‖ sous la table de chêne,Et seul, le hoquet gras‖ debonde leur bedaine.

Le fossoyeur éructe‖ et croit du fond d'un trouLancer, d'un han profond,‖ un bloc de terreau mou ;Le jeune enfant de messe‖ avec des mains térettesLampe d'un coup son broc,‖ ainsi que les burettes.

Les gros porteurs assis‖ côte à côte, le dosBien que fruste et géant‖ ployé sous des fardeauxD'ivresse et de sommeil,‖ rêvent que leurs épaulesJonglent avec des morts‖ au fond de nécropoles.

Un cousin pleure, ainsi‖ qu'un toit que pluie et ventRâflent d'automne, et tout‖ son corps est comme un vanSonnant et sanglotant‖ que la douleur secoue,Jusqu'à faire égoutter‖ les larmes de sa joue.

Seuls d'entre tous, les fils‖ ne semblent point navrés :Ils ont les goussets lourds‖ et les orgueils lustrés,Ils sont comme des coqs‖ debout sur l'héritage,Et c'est à coups de becs‖ qu'ils feront le partage.

Ils se sentent déjà‖ maîtres du bourg et ceuxDont on craindra le geste,‖ et le signe des yeux :Aussi, pour affirmer‖ leur droit indubitable,L'un d'eux met un tas d'or‖ comme un poing sur la table.

L'étonnement est si‖ rouge et fervent, que tous,Bien que mornes, hagards,‖ béants et comme fous,Devant ce bloc soudain‖ sorti de son armoire,Le verre en main, la bouche‖ ouverte, oublient de boire,

Et qu'il faut le rappel‖ d'un porteur de cercueilPour ranimer en eux‖ le jovial orgueilDe décanter au fond‖ des bedaines la laveD'ivresse et de fureur‖ qui bout encor en cave.

Versification

Forme
15 quatrains (quatrains)
Rimes
15(aabb)
Mètre
Alexandrins· profil 6=6
Strophes
15 quatrains
Mots à la rime
a fermier / sommier masculine, classiqueb bière / terre féminine, classiquea honneur / mineur masculine, classiqueb boire / mémoire féminine, classiquea tonneaux / anneaux masculine, classiqueb fêtes / bêtes féminine, classiquea deuil / cercueil masculine, classiqueb messe / Kermesse féminine, classiquea cousins / voisins masculine, classiqueb derme / ferme féminine, classiquea étamés / fermés masculine, classiqueb rides / torrides féminine, classiquea mort / fort masculine, classiqueb somnolence / silence féminine, classiquea lourds / gourds masculine, classiqueb chêne / bedaine féminine, classiquea trou / mou masculine, classiqueb térettes / burettes féminine, classiquea dos / fardeaux masculine, classiqueb épaules / nécropoles féminine, classiquea vent / van masculine, équivalenteb secoue / joue féminine, non classiquea navrés / lustrés masculine, classiqueb l'héritage / partage féminine, classiquea ceux / yeux masculine, classiqueb indubitable / table féminine, classiquea tous / fous masculine, classiqueb armoire / boire féminine, classiquea cercueil / orgueil masculine, classiqueb lave / cave féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.2

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

60 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Paris, Société du Mercure de France, 1895· numérisation poesies.net· Sources