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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les soirs, 1887· Les débâcles 1888· II Déformation morale

Là-bas

Émile Verhaeren· alexandrins surtout, 66 vers

Désir d’être, soudain,‖ la bête hiératique,D’un éclat noir, sous le portiqueEscarbouclé‖ d’un temple, à Benarès !

Gueule tordue, avec‖ de courbes dents livides.Masque divin et criminel,Avec de grands yeux vides,Avec, sous le front d’or,‖ un œil d’or éternel.

Sous un plafond‖ de marbre noir, à Benarès.Ils arrivent les enfants clairs —‖ et leurs guirlandesDe vêtements laineux‖ tournent au promenoir,Ô les petites mains !‖ les mains, avec des brandes,Qui s’en viennent, jointes, ainsi‖ qu’un double espoir,Les mains en fleur, prier,‖ à Benarès, l’Idole.

Ils arrivent les vieux‖ voyants usés, les pâlesDe jeûne et de cilice,‖ ils arrivent, les osRompus, les regards droits,‖ la voix nouée en râles,Le sein vide et blanchi‖ comme d’anciens tombeaux,Ils arrivent prier,‖ à Benarès, l’Idole.

Désir d’être soudain‖ la bête hiératiqueD’un éclat noir, sous le portique,Escarbouclé‖ d’un temple, à Benarès.

Être ce néant‖ de bronze et d’or inéluctableEt merveilleux, vers qui,‖ les inlassables bras,Les bras ! les bras ! de la‖ douleur incommutable,Comme des rameaux fous,‖ s’épouvantent d’en bas.Et s’imposer à la‖ crédulité, pour mordreLes doux cœurs confiants‖ et la priante chairEt les larmes et les‖ sanglots ; et mordre et tordreToute cette humanité de folie et d’éclair,Errante et angoissée‖ aux vallons de la crainte ;La mordre et tordre en son‖ appel et son tourmentEt sa misère allante‖ et ballante et sa plainteToujours la même,‖ à travers temps, infiniment.Et se complaire à se‖ sentir cruel et fourbe :La bête immensément‖ d’ébène et de granitEt de corne et de roc,‖ qui surplombe la tourbeDe ces pleureurs, tous les‖ mêmes, vers l’infini ;Et les haïr‖ et regretter son impuissanceNon pour les secourir,‖ mais pour rageusementLes affoler et se‖ prouver sa malfaisance.

Désir d’être soudain‖ cette idole qui ment !Ils arrivent les amants, doux,‖ comme des lampes,Le soir, dans le feuillage‖ éteint, au loin, là-bas,Ils arrivent doux‖ et pleins de soir, le long des rampes,Ils arrivent, par deux,‖ les bras liés aux bras,Tristes et doux, prier‖ à Benarès, l’Idole.

Ils arrivent les pèlerins‖ lointains, les mornesDe la misère et de‖ la faim, les las d’avoirUn corps, ils arrivent, de loin,‖ les malitornes,Les éclopés et les‖ lépreux, au réservoirMiraculeux, prier‖ à Benarès, l’Idole !

Désir d’être soudain‖ la bête hiératiqueD’un éclat noir, sous le portique,Escarbouclé‖ d’un temple, à Benarès.

Et regarder, témoin‖ impassible et tragique,Dardés, les yeux de fer,‖ et les naseaux, hagards,Droit devant soi, là-bas,‖ le ciel mythologique,Où le Siva terrible‖ échevèle ses chars,Par des ornières d’or,‖ à travers les nuages :Scintillements d’essieux‖ et tonnerres de feux ;Étalons fous cabrés,‖ sur des tas de carnages ;Rouge, la mer au loin‖ et ses millions d’yeux !

Et devant ce décor‖ incendié, maudireL’homme niais et nul,‖ qui se gave d’espoir,Alors qu’un symbolique‖ et quotidien martyreSaigne son âme en croix,‖ aux quatre coins du soir.

Versification

Mètre
Alexandrins surtout (55 de 12, 4 de 8, 3 de 10, 3 de 13, 1 de 6)· profil 8, 4+6, 6=6, 5÷8

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

66 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poèmes, Bruxelles, Edmond Deman, 1895· numérisation wikisource.org· Sources