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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Amour, 1888

Un conte

A J.-K. HUŸSMANS

Paul Verlaine· 22 quatrains, vers de 13 syllabes, 88 vers

SIMPLEMENT, comme on‖ verse un parfum sur une flammeEt comme un soldat‖ répand son sang pour la patrie,Je voudrais pouvoir‖ mettre mon cœur avec mon âmeDans un beau cantique‖ à la sainte Vierge Marie.

Mais je suis, hélas !‖ un pauvre pécheur trop indigne,Ma voix hurlerait‖ parmi le chœur des voix des justes :Ivre encor du vin‖ amer de la terrestre vigne,Elle pourrait offenser des oreilles augustes.

Il faut un cœur pur‖ comme l’eau qui jaillit des roches,Il faut qu’un enfant‖ vécu de lin soit notre emblème,Qu’un agneau bêlant‖ n’éveille en nous aucuns reproches,Que l’innocence nous ceigne un brûlant diadème,

Il faut tout cela‖ pour oser dire vos louanges,O vous, Vierge Mère,‖ ô vous Marie Immaculée,Vous, blanche à travers‖ les battements d’ailes des anges,Qui poser, vos pieds‖ sur notre terre consolée.

Du moins je ferai‖ savoir à qui voudra l’entendreComment il advint‖ qu’une âme des plus égarées,Grâce à ces regards‖ cléments de votre gloire tendre,Revint au bercail‖ des Innocences ignorées.

Innocence, ô belle‖ après l’Ignorance inouïe,Eau claire du cœur‖ après le feu vierge de l’âme,Paupière de grâce‖ sur la prunelle éblouie,Désaltèrement‖ du cerf rompu d’amour qui brame !

Ce fut un amant‖ dans toute la force du terme :Il avait connu‖ toute la chair, infâme ou vierge,Et la profondeur‖ monstrueuse d’un épiderme,Et le sang d’un cœur ;‖ cire vermeille pour son cierge !

Ce fut un athée,‖ et qui poussait loin sa logiqueTout en méprisant‖ les fadaises qu’elle autorise,Et comme un forçat‖ qui remâche une vieille chiqueIl aimait le jus‖ flasque de la mécréantise.

Ce fut un brutal,‖ ce fut un ivrogne des rues,Ce fut un mari‖ comme on en rencontre aux barrières ;Bon que les amours‖ premières fussent disparues,Mais cela n’excuse‖ en rien l’excès de ses manières.

Ce fut, et quel préjudice ! un Parisien fade,Vous savez, de ces‖ provinciaux cent fois plus piresQui prennent au sérieux la‖ plus sotte cascade,Sans s’apercevoir,‖ ô leur âme, que tu respires ;

Race de théâtre‖ et de boutique dont les vicesEux-mêmes, avec‖ leur odeur rance et renfermée,Lèveraient le cœur‖ à des sauvages, leurs complices,Race de trottoir,‖ race d’égout et de fumée !

Enfin un sot, un‖ infatué de ce temps bête(Dont l’esprit au fond‖ consiste à boire de la bière)Et par-dessus tout‖ une folle tête inquiète,Un cœur à tous vents,‖ vraiment mais vilement sincère.

Mais sans doute, et moi‖ j’inclinerai fort à le croire,Dans quelque coin bien‖ discret et sûr de ce cœur même,Il avait gardé‖ comme qui dirait la mémoireD’avoir été ces‖ petits enfants que Jésus aime.

Avait-il, – et c’est‖ vraiment plus vrai que vraisemblable,Conservé dans le sanctuaire‖ de sa cervelleVotre nom, Marie,‖ et voire titre vénérable,Comme un mauvais prêtre‖ ornerait encor sa chapelle ?

Ou tout bonnement‖ peut-être qu’il était encore,Malgré tout son vice‖ et tout son crime et tout le reste,Cet homme très simple qu’au moins‖ sa candeur décoreEn comparaison‖ d’un monde autour que Dieu déteste.

Toujours est-il que‖ ce grand pécheur eut des conduitesFolles à ce point‖ d’en devenir trop maladroites,Si bien que les tribunaux s’en‖ mirent, – et les suites !Et le voyez-vous‖ dans la plus étroite des boîtes ?

Cellules ! Prisons‖ humanitaires ! il faut taireVotre horreur fadasse‖ et ce progrès d’hypocrisie…Puis il s’attendrit,‖ il réfléchit. Par quel mystère,O Marie, ô vous,‖ de toute éternité choisie ?

Puis il se tourna‖ vers votre Fils et vers Sa mère,O qu’il fut heureux,‖ mais là promptement, tout de suite !Que de larmes, quelle joie, ô‖ Mère ! et pour vous plaire.Tout de suite aussi‖ le voilà qui bien vite quitte

Tout cet appareil‖ d’orgueil et de pauvres malices,Ce qu’on nomme esprit‖ et ce qu’on nomme la Science,Et les rires et‖ les sourires où lu te plisses,Lèvre des petits‖ exégètes de l’incroyance !

Et le voilà qui‖ s’agenouille et, bien humble, égrèneEntre ses doigts fiers‖ les grains enflammés du Rosaire,Implorant de Vous,‖ la Mère, et la Sainte, et la Reine,L’affranchissement‖ d’être ce charnel, ô misère !

O qu’il voudrait bien‖ ne savoir plus rien de ce mondeQu’adorer obscurément la mystique sagesse,Qu’aimer le cœur de‖ Jésus dans l’extase profondeDe penser à vous‖ en même temps pendant la Messe.

O faites cela,‖ faites cette grâce à cette âme,O vous, vierge Mère,‖ ô vous Marie Immaculée,Toute en argent parmi l’argent‖ de l’épithalame,Qui posez vos pieds‖ sur notre terre consolée.

Versification

Forme
22 quatrains (quatrains)
Rimes
22(abab)
Mètre
Vers de 13 syllabes· profil 5÷8
Strophes
22 quatrains
Mots à la rime
a flamme / âme féminine, classiqueb patrie / Marie féminine, classiquea indigne / vigne féminine, classiqueb justes / augustes féminine, classiquea roches / reproches féminine, classiqueb emblème / diadème féminine, classiquea louanges / anges féminine, classiqueb Immaculée / consolée féminine, classiquea l’entendre / tendre féminine, classiqueb égarées / ignorées féminine, classiquea inouïe / éblouie féminine, classiqueb l’âme / brame féminine, classiquea terme / épiderme féminine, classiqueb vierge / cierge féminine, classiquea logique / chique féminine, classiqueb autorise / mécréantise féminine, classiquea rues / disparues féminine, classiqueb barrières / manières féminine, classiquea fade / cascade féminine, classiqueb pires / respires féminine, classiquea vices / complices féminine, classiqueb renfermée / fumée féminine, classiquea bête / inquiète féminine, classiqueb bière / sincère féminine, classiquea croire / mémoire féminine, classiqueb même / aime féminine, classiquea vraisemblable / vénérable féminine, classiqueb cervelle / chapelle féminine, classiquea encore / décore féminine, classiqueb reste / déteste féminine, classiquea conduites / suites féminine, classiqueb maladroites / boîtes féminine, classiquea taire / mystère féminine, classiqueb d’hypocrisie / choisie féminine, classiquea mère / plaire féminine, classiqueb suite / quitte féminine, classiquea malices / plisses féminine, classiqueb Science / l’incroyance féminine, classiquea égrène / Reine féminine, classiqueb Rosaire / misère féminine, classiquea monde / profonde féminine, classiqueb sagesse / Messe féminine, classiquea âme / l’épithalame féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.7· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

88 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, Léon Vanier, 1900· numérisation scribd.com· Sources