Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
À chiron, medecin
Toy qui fais un breuvage d’eauMille fois meilleur et plus beauQue celuy du beau Ganimede,Et qui luy donnes tant d’appasQue sa liqueur est un remedeContre l’atteinte du trespas,
Penses-tu que, malgré l’ennuyQue me peut donner aujourd’huyL’horreur d’une prison si noire,Je ne te garde encore un lieuAu mesme endroit de ma memoireOù se doit mettre un demy-dieu ?
Bouffy d’un air tout infecté,De tant d’ordures humectéEt du froid qui me fait la guerre,Tout chagrin et tout abatu,Mieux qu’en autre lieu de la terreIl me souvient de ta vertu.
Chiron, au moins si je pouvoisTe faire ouyr les tristes voixDont t’invoquent mes maladies,Tu me pourrois donner dequoyForcer mes muses estourdiesA parler dignement de toy.
De tant de vases precieuxOù l’art le plus exquis des cieuxA caché sa meilleure force,Si j’avois seulement goustéA leur moindre petite amorce,J’aurois trop d’aise et de santé.
Si, devant que de me coucher,Mes souspirs se pouvoient boucherD’un long traict de cest hydromelleOù tout chagrin s’esvanouyt,L’enfant dont avorta SemelleNe me mettroit jamais au lict.
Au lieu des continus ennuisQui me font passer tant de nuictsAvec des visions horriblesMes yeux verraient en sommeillantMille voluptez invisiblesQue la main cherche en s’esveillant.
Au lieu d’estre dans les enfers,De songer des feux et des fersQui me font le repos si triste,Je songerois d’estre à Paris,Dans le cabinet où CalisteEust le triomphe de Cloris.
A l’esclat de ses deux flambeaux,Les noires caves des tombeauxD’où je vois sortir les furiesSe peindroient de vives couleurs,Et feroient à mes resveriesDe beaux prez tapissez de fleurs.
Ah ! que je perds de ne pouvoirQuelquefois t’ouyr et te voirDans mes noires melancolies,Qui ne me laissent presque rienDe tant d’agreables foliesQu’on aymoit en mon entretien !
Que les dieux sont mes ennemisDe ce qu’ils ne m’ont pas permisDe t’appeller en ma destresse !Docte Chiron, après le royEt les faveurs de ma maistresse,Mon cœur n’a de regret qu’à toy.
66 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources