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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Remerciment

A CORIDON.

Théophile de Viau· 110 vers

Filles du souverain des dieux,Belles princesses toutes nues,Qui foulez ce mont glorieuxDont la vertu touche les nues ;Cheres germaines du Soleil,Devant qui la sœur du SommeilVoid toutes ses fureurs captives,Descendez de ce double mont,Et ne vous monstrez point retivesQuand le merite vous semond.

Derechef, pour l’amour demoy,Sainctes filles de la Memoire,Si vous avez congé du royD’interrompre un peu son histoire,Suivez ce petit traict de feuDont vostre frere perce un peuL’obscurité de ma demeure.Deesses, il vous faut haster :Le soleil n’a que demie heureTous les jours à me visiter.

Mais quel esclat dans ce manoirChasse l’obscurité de l’ombre ?D’où vient qu’en ce cachot si noirOn ne trouve plus rien de sombre ?Invisibles divinitez,Qui par mes imporlunitezEstes si promptement venues,Dieux ! que je me diray contentDe vous avoir entretenuesMalgré ceux qui m’en veulent tant !

Dites- moy (car c’est le subjetPour qui ma passion vous presse),Quel doit estre aujourd’huy l’objetDe vostre immortelle caresse ?Faites que vos divins regardsLe cherchent en toutes les partsOù mes amitiez sont allées.Ha ! qu’il paroist visiblement !Muses, vous estes appelléesPour Coridon tant seulement.

Est-ce vous, le seul des vivansQui n’avez point perdu couragePour la fureur de tant de ventsQui conspirent à mon naufrage ?Vous, seul capable d’amitié,Qu’une si longue inimitiéContre moy si fort obstinéeN’a jamais encor abatu,Et qui suivez ma destinéeJusqu’aux abois de ma vertu ?

Et tant de lasches courtisansDont j’ay si bien flaté la vieContre moy sont les partisansOu les esclaves de l’envie !Aujourd’huy ces esprits abjectsPloyent à tous les faux objectsQue leur offre la calomnie,Et n’osent d’un mot seulementS’opposer à la tyrannieQui me creuse le monument.

Ce ne sont que mignards de lict,Ce sont des courages de terre,Que la moindre vague amolitEt qui n’ont qu’un esclat de verre ;Ce n’est que mollesse et que fard :Leur sens, leur voix et leur regard,Ont tousjours diverse viséeEt pour le mal et pour le bien ;Ils ont une ame diviséeQui ne peut s’assurer de rien.

Ces cœurs, où l’ennemy de DieuA logé tant de perfidieQu’on ny sçauroit trouver de lieuPour une affection hardie,Ils n’ont jamais d’amy si cherQue sa mort les puisse empescherDe quelque visite ordinaire,Où depuis le matin au soirBien souvent ils n’ont rien à faireQue se regarder et s’asseoir.

Mais que peut-on contre le sort ?Laissons-là ces vilaines ames ;Leur lascheté n’a point de tort :Ils nasquirent pour estre infames.La Fortune, aux yeux aveuglez,Aux mouvemens tous desreglez,Les a conceus à l’adventureEt sous un astre transportéQui cheminoit contre natureQuand il leur versa la clarté.

Vous estes né tout au reboursDe leurs influences malines ;L’astre dont vous suivez le coursSuit les routes les plus divines.Il est vray que vous meritezAu delà des prosperitezDont il vous a laissé l’usage.Si le Destin donnoit un rangSelon l’esprit et le courage,Vous seriez né prince du sang.

O ciel ! que me faut-il choisirPour louer mon Dieu tutelaire ?Que feray-je en l’ardent desirQue mon esprit a de vous plaire ?Je diray par tout mon bon-heur,Je paindray si bien vostre honneurQue la mer, qui voit les deux polesDont se mesure l’univers,Gardera sur ses ondes molesLe caractere de mes vers.

110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources