Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
Lettre a son frere
Mon frere, mon dernier appuy,Toy seul dont le secours me dure,Et qui seul trouves aujourd’huyMon adversité longue et dure ;Amy ferme, ardent, genereux,Que mon sort le plus malheureuxPique d’avantage à le suivre,Acheve de me secourir :Il faudra qu’on me laisse vivreAprès m’avoir fait tant mourir.
Quand les dangers où Dieu m’a misVerront mon esperance morte ;Quand mes juges et mes amisT’auront tous refusé la porte ;Quand tu seras las de prier,Quand tu seras las de crier,Ayant bien balancé ma testeEntre mon salut et ma mort,Il faut enfin que la tempesteM’ouvre le sepulchre ou le port.
Mais l’heure, qui la peut sçavoir ?Nos malheurs ont certaines coursesEt des flots dont on ne peut voirNy les limites ny les sources.Dieu seul cognoist ce changement,Car l’esprit ny le jugementDont nous a pourveus la nature,Quoy que l’on vueille presumer,N’entend non plus nostre advantureQue le secret flux de la mer.
Je sçay bien que tous les vivans,Eussent-ils juré ma ruine,N’aideront point mes poursuivansMalgré la volonté divine.Tous leurs efforts, sans son adveu,Ne sçauroient m’oster un cheveuSi le ciel ne les authorise :Ils nous menacent seulement.Eux ny nous de leur entrepriseNe sçavons pas l’evenement.
Cependant je suis abatu ;Mon courage se laisse mordre,Et d’heure en heure ma vertuLaisse tous mes sens en desordre.La raison, avec ses discours,Au lieu de me donner secours,Est importune à ma foiblesse,Et les pointes de la douleur,Hesme alors que rien ne me blesse,He changent et voix et couleur.
Mon sens, noircy d’un long effroy,Ne se plaist qu’en ce qui l’attriste,Et le seul desespoir chez moyNe trouve rien qui lui resiste.La nuict, mon somme interrompu,Tiré d’un sang tout corrompu.Me met tant de frayeurs dans l’ameQue je n’ose bouger mes bras,De peur de trouver de la flameEt des serpens parmy mes dras.
Au matin, mon premier object,C’est la cholere insatiableEt le long et cruel projectDont m’attaquent les fils du diable ;Et peut-estre ces noirs lutins »Que la haine de mes destinsA trouvé si prompts à me nuire,Vaincus par des demons meilleurs,Perdent le soin de me détruireEt soufflent leur tempeste ailleurs.
Peut-estre, comme les voleursSont quelquesfois lassez de crimes,Les ministres de mes malheursSont las de dechiffrer mes rimes.Quelque reste d’humanité,Voyant l’injuste impunitéDont on flatte la calomnie,Peut-estre leur bat dans le sein,Et s’oppose à leur felonnieDans un si barbare dessein.
Mais, quand il faudrait que le cielMeslast sa foudre à leur bruine,Et qu’ils auraient autant de fielQu’il leur en faut pour ma ruine,Attendant ce fatal succez,Pourquoy tant de fievreux accezMe feront-ils paslir la face,Et si souvent hors de propos,Avecques des sueurs de glace,Me troubleront-ils le repos ?
Quoy que l’implacable courrouxD’une si puissante partieFace gronder trente verrouxContre l’espoir de ma sortie,Et que ton ardante amitié,Par tous les soins de la pitiéQue te peut fournir la nature,Te rende en vain si diligentEt ne donne qu’à l’advantureTes pas, tes cris et ton argent,
J’espere toutesfois au ciel.Il fit que ce trouppeau farouche,Tout prest à devorer Daniel,Ne trouva ny griffe ny bouche :C’est le mesme qui fit jadisDescendre un air de paradisDans l’air bruslant de la fournaizeOù les saincts, parmy les chaleurs,Ne sentirent non plus la braizeQue s’ils eussent foulé des fleurs.
Mon Dieu, mon souverain recours,Peut s’opposer à mes miseres,Car ses bras ne sont pas plus coursQu’ils estaient au temps de nos peres.Pour estre si prest à mourir,Dieu ne me peut pas moins guerir :C’est des afflictions extresmesQu’il tire à la prosperité,Comme les fortunes supresmesSouvent le trouvent irrité.
Tel de qui l’orgueilleux destinBrave la misere et l’envieN’a peut-estre plus qu’un matinNy de volupté ny de vie.La Fortune, qui n’a point d’yeux,Devant tous les flambeaux des cieuxNous peut porter dans une fosse.Elle va haut ; mais que sçait-onS’il fait plus seur dans son carrosseQue dans celuy de Phaëton ?
Le plus brave de tous les rois,Dressant un appareil de guerreQui devoit imposer des loixA tous les peuples de la terre,Entre les bras de ses subjectsAsseuré de tous les objectsComme de ses meilleures gardes,Se veit frappé mortellementD’un coup à qui cent hallebardesPrenoient garde inutilement.
En quelle plage des mortelsNe peut le vent crever la terre ?En quel palais et quels autelsNe se peut glisser un tonnerre ?Quels vaisseaux et quels matelotsSont tousjours asseurez des flots ?Quelquefois des villes entieres,Par un horrible changement,Ont rencontré leurs cimetieresEn la place du fondement.
Le sort, qui va tousjours de nuict,Enny vré d’orgueil et de joye,Quoy qu’il soit sagement conduit,Garde mal-aisement sa voye.Ha ! que les souverains decretsOnt tousjours demeuré secretsA la subtilité des hommes !Dieu seul cognoist l’estat humain ;Il sçait ce qu’aujourd’huy nous sommesEt ce que nous serons demain.
Or, selon l’ordinaire coursQu’il fait observer à nature,L’astre qui preside à mes joursS’en va changer mon advanture ;Mes yeux sont espuisez de pleurs ;Mes esprits, usez de malheurs,Vivent d’un sang gelé de craintes.La nuict trouve en fin la clarté,Et l’excez de tant de contraintesMe presage ma liberté.
Quelque lac qui me soit tenduPar de si subtils adversaires,Encore n’ay-je point perduL’esperance de voir Boussères.Encore un coup, le Dieu du jourTout devant moy fera sa courAux rives de nostre heritage,Et je verray ses cheveux blonsDu mesme or qui luit sur le TageDorer l’argent de nos sablons.
Je verray ces bois verdissansOù nos isles et l’herbe frescheServent aux troupeaux mugissansEt de promenoir et de creche.L’aurore y trouve à son retourL’herbe qu’ils ont mangé le jour.Je verray l’eau qui les abreuve,Et j’oirray plaindre les graviersEt repartir l’escho du fleuveAux injures des mariniers.
Le pescheur, en se morfondant,Passe la nuict dans ce rivage,Qu’il croit estre plus abondantQue les bords de la mer sauvage.Il vend si peu ce qu’il a prisQu’un teston est souvent le prixDont il laisse vuider sa nasse,Et la quantité du poissonDeschire par fois la tirasseEt n’en paye pas la façon.
S’il plaist à la bonté des cieux,Encore une fois à ma vieJe paistray ma dent et mes yeuxDu rouge esclat de la pavie ;Encore cebrignon muscat,Dont le pourpre est plus delicatQue le teint uni de Caliste,Me fera d’un œil mesnagerEstudier dessus la pisteQui me l’est venu ravager.
Je cueilleray ces abricots,Les fraises à couleur de flames,Dont nos bergers font des escotsQui seroient icy bons aux dames,Et ces figues et ces melonsDont la bouche des aquilonsN’a jamais sceu baiser l’escorce.Et ces jaunes muscats si chers,Que jamais la gresle ne forceDans l’asile de nos rochers.
Je verray sur nos grenadiersLeurs rouges pommes entrouvertes,Où le ciel, comme à ses lauriers,Garde tousjours des fueilles vertes.Je verray ce touffu jasminQui fait ombre à tout le cheminD’une assez spacieuse allée,Et la parfume d’une fleurQui conserve dans la geléeSon odorat et sa couleur.
Je reverray fleurir nos prez ;Je leur verray couper les herbes ;Je verray quelque temps aprèsLe paysan couché sur les gerbes ;Et, comme ce climat divinNous est très liberal de vin,Après avoir remply la grange,Je verray du matin au soir,Comme les flots de la vendangeEscumeront dans le pressoir.
Là, d’un esprit laborieux,L’infatigable Bellegarde,De la voix, des mains et des yeux,A tout le revenu prend garde,Il cognoist d’un exacte soinCe que les prez rendent de foin,Ce que nos troupeaux ont de laine,Et sçait mieux que les vieux paysansCe que la montagne et la plaineNous peuvent donner tous les ans.
Nous cueillirons tout à moitié,Comme nous avons faict encore,Ignorants de l’inimitiéDont une race se devore ;Et freres, et sœurs, et neveux,De mesme soin, de mesmes vœuxFlattant une si douce terre.Nous y trouverons trop dequoy,Y deust l’orage de la guerreRamener le canon du roy.
Si je passois dans ce loisirEncore autant que j’ay de vie,Le comble d’un si cher plaisirBorneroit toute mon envie.Il faut qu’un jour ma libertéSe lasche en ceste volupté.Je n’ay plus de regret au Louvre,Ayant vescu dans ces douceurs,Que la mesme terre me couvreQui couvre mes predecesseurs.
Ce sont les droicts que mon paysA meritez de ma naissance,Et mon sort les auroit trahisSi la mort m’arrivoit en France.Non, non, quelque cruel complotQui de la Garonne et du LotVueille esloigner ma sepulture,Je ne dois point en autre lieuRendre mon corps à la nature,Ny resigner mon ame à Dieu.
L’esperance me confond point ;Mes maux ont trop de vehemence,Mes travaux sont au dernier point :Il faut que mon repos commence.Quelle vengeance n’a point prisLe plus fier de tous ces espritsQui s’irritent de ma constance !Ils m’ont veu, laschement soubmis,Contrefaire une repentanceDe ce que je n’ay point commis.
Ha ! que les cris d’un innocent,Quelques longs maux qui les exercent,Trouvent mal aisement l’accentDont ces ames de fer se percent !Leur rage dure un an sur moySans trouver ny raison ny loyQuil’appaise ou qui luy resiste.Le plus juste et le plus chrestienCroit que sa charité m’assisteSi sa haine ne me fait rien.
L’enorme suitte de malheurs !Dois-je donc aux races meurtrieresTant de fievres et tant de pleurs,Tant de respects, tant de prieres,Pour passer mes nuicts sans sommeil,Sans feu, sans air et sans soleil,Et pour mordre icy les murailles !N’ay-je encore souffert qu’en vain ?Me dois-je arracher les entraillesPoursouler leur derniere faim ?
Derechef, mon dernier appuy,Toy seul dont le secours me dure,Et qui seul trouves aujourd’huyMon adversité longue et dure,Rare frere, amy genereux,Que mon sort le plus mal-heureux,Picqué d’avantage à le suivre,Acheve de me secourir :Il faudra qu’on me laisse vivreAprès m’avoir fait tant mourir.
320 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources