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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

A monsieur de l

Sur la mort de son père.

Théophile de Viau· ODE.· 96 vers

Oste-toy, laisse-moy resver :Je sens un feu se sousleverDont mon ame est toute embrasée.O beaux prés, beaux rivages verds,O grand flambeau de l’univers,Que je trouve ma veine aisée !Belle aurore, douce rosée,Que vous m’allez donner de vers !

Le vent s’enfuit dans les ormeaux,Et, pressant les fueillus rameaux,Abat le reste de la nue ;Iris a perdu ses couleurs ;L’air n’a plus d’ombre ny de pleurs ;La bergere, aux champs revenue,Mouillant sa jambe toute nue,Foulle les herbes et les fleurs.

Ces longues pluyes dont l’hyverEmpeschoit Tircis d’arriverNe seront plus continuées ;L’orage ne fait plus de bruit ;La clarté dissipe la nuit,Ses noirceurs sont diminuées ;Le vent emporte les nuées,Et voilà le soleil qui luit.

Mon Dieu, que le soleil est beau !Que les froides nuicts du tombeauFont d’outrages à la nature !La Mort, grosse de desplaisirs,De tenebres et de souspirs,D’os, de vers et de pourriture,Estouffe dans sa sepultureEt nos forces et nos desirs.

Chez elle les geants sont nains ;Les Mores et les AfricainsSont aussi glacez que le Scythe ;Les dieux y tirent l’aviron ;Cesar, comme le bucheron,Attendant que l’on ressuscite,Tous les jours aux bords du CocyteSe trouve au lever de Charon.

Tircis, vous y viendrez un jour ;Alors les Graces et, l’AmourVous quitteront sur le passage,Et dedans ces Royaumes vains,Effacé du rang des humains,Sans mouvement et sans visage,Vous ne trouverez plus l’usageNy de vos yeux ny de vos mains.

Vostre pere est ensevely,Et, dans les noirs flots de l’oublyOù la Parque l’a fait descendre,Il ne sçait rien de vostre ennuy,Et, ne fût-il mort qu’aujourd’huy,Puis qu’il n’est plus qn’os et que cendre,Il est aussi mort qu’Alexandre,Et vous touche aussi peu que luy.

Saturne n’a plus ses maisons,Ny ses aisles, ny ses saisons :Les Destins en ont fait une ombre.Ce grand Mars n’est-il pas destruit ?Ses faits ne sont qu’un peu de bruit.Jupiter n’est plus qu’un feu sombreQui se cache parmy le nombreDes petits flambeaux de la nuit.

Le cours des ruisselets errans,La fiere cheute des torrens,Les rivieres, les eaux salées,Perdront et bruit et mouvement :Le soleil, insensiblementLes ayant toutes avallées,Dedans les voûtes estoilléesTransportera leur element.

Le sable, le poisson, les flots,La navire, les matelots,Tritons, et Nymphes, et Neptune,A la fin se verront perclus :Sur leur dos ne se fera plusRouler le char de la Fortune,Et l’influence de la luneAbandonnera le reflus.

Les planettes s’arresteront,Les elements se meslerontEn ceste admirable structureDont le Ciel nous laisse jouyr.Ce qu’on voit, ce qu’on peut ouyr,Passera comme une peinture :L’impuissance de la NatureLaissera tout evanouir.

Celuy qui, formant le soleil,Arracha d’un profond sommeilL’air et le feu, la terre et l’onde,Renversera d’un coup de mainLa demeure du genre humainEt la base où le ciel se fonde,Et ce grand desordre du mondePeut-estre arrivera demain.

96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources