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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Ode X

Théophile de Viau· 130 vers

Rossignol, c’est assez chanté ;Ce parc est desormais trop sombreJe trouve Apollon rebuté ;D’escrire si long-temps à l’ombreCes lieux si beaux et si diversHeritent chacun tous les versQue je dois à tout le volume ;Mais je sens croistre mon subject,Et tousjonrs un plus grand objectSe vient presenter à ma plume.

Je sçay qu’un seul rayon du jourMeriteroit toute ma peine,Et que ces estangs d’alentourPourroient bien engloutir ma veine ;Une goutte d’eau, une fleur,Chaque feuille et chaque couleurDont nature a marqué ces marbres,Merite tout un livre à part,Aussi bien que chaque regardDont Sylvie a touché ces arbres.

Mais les mirtes et les lauriersDe tant de beautez de sa raceEt de tant de fameux guerriersMe demandent desjà leur place.Saincts rameaux de Mars et d’Amour,En quel si reculé sejourVous plaist-il que je vous apporte ?C’est pour vous, immortels rameaux,Que j’abandonne ces ormeauxEt foule aux pieds leur fueille morte.

Pour vous je laisse auprès de moyUne loge, aujourd’huy deserte,Que jadis pour l’amour d’un royCes arbres ont ainsi couverte.Sous ce toict, loin des courtisans,De qui les soupçons mesdisansN’ont jamais appris à se taire,Alcandre a mille fois goustéCe qu’un prince a de voluptéQuand il trouve un lieu solitaire.

Je dirois les secrets momentsDes faveurs, des saintes malices,Dont le caprice des amantsForme leur plainte et leurs delices ;Mais si l’œil de Silvie un jourDe ceste lecture d’amourAvoit surpris son innocence,Ma prison me seroit trop peu ;Lors faudroit-il dresser le feuDont on veut punir ma licence.

Suivant le vertueux sentierOù mon juste dessein m’attire,Je laisse à gauche ce quartierPour le Faune et pour le Satyre.Or, quelque si pressant desseinQui m’enflame aujourd’huy le sein,Quelque vanité qui m’appelle,Ce seroit un peché mortelSi je ne visitais l’autel,Estant si près de la chapelle.

Que ces arbres sont bien ornez !Je suis ravy quand je contempleQue ces promenoirs sont bornezDes sacrez murs d’un petit temple.Icy loge le roy des roys :C’est ce Dieu qui porta la croix,Et qui fit à ce bois funebresAttacher ses pieds et ses .mainsPour delivrer tous les humainsDu feu qui art dans les tenebres.

Son esprit par tout se mouvantFait tout vivre et mourir au monde ;Il arreste et pousse le vent,Et le flux et reflux de l’onde ;Il oste et donne le sommeil ;Il monstre et cache le soleil ;Nostre force et nostre industrieSont de l’ouvrage de ses mains,Et c’est de luy que les humainsTiennent race, et biens, et patrie.

il a fait le tout du neant ;Tous les anges luy font hommage,Et le nain comme le geantPorte sa glorieuse image.Il fait au corps de l’universEt le sexe et l’aage divers.Devant luy c’est une peintureQue le ciel et chaque element ;Il peut d’un traict d’œil seulementEffacer toute la nature.

Tous les siecles luy sont presensEt sa grandeur non mesuréeFait des minutes et des ansMesme trace et mesme durée.Son esprit par tout espaudu,Jusqu’en nos ames descendu,Voit naistre toutes nos pensées ;Mesme en dormant, nos visionsN’ont jamais eu d’illusionsQu’il n’ait auparavant tracées.

Icy, Muses, à deux genouxImplorons sa divine graceD’imprimer tousjours devant nousLes marques d’une heureuse traceC’est elle qui nous doit guider,Depuis celuy qui vint fonderLa premiere croix dans la France,Jusqu’à sa race, qui prometDe la planter chez MahometAvec la pointe de sa lance.

C’est où mon esprit enchaisnéGoustera par un long estudeL’aise que prend mon cœur bien néQuand il combat l’ingratitude,Et si j’ay bien loué les eaux,Les ombres, les fleurs, les oyseaux,Qui ne songent point à me plaire,Lisis, qui songe à mon ennuy,Verra sur sa race et sur luyMa recognoissance exemplaire.

Il faudroit que ce devancier,Le plus vieux que je veux produire,Eust bien enrouillé son acierSi je ne le faisois reluire.Mais les livres et les discoursOnt si bien conservé le coursDe ceste veritable gloire,Que je feray de mauvais versSi ses tiltres les plus couvertsNe font esclat en la memoire.

130 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources