Œuvres complètes, 1632· Seconde partie
Elegie
CLORIS, lorsque je songe, en te voyant si belle,Que la vie est subjette à la loy naturelle,Et qu’à la fin les traicts d’un visage si beauAvec tout leur esclat iront dans le tombeau,Sans espoir que la mort nous laisse en la penséeAucun ressentiment de l’amitié passée,Je suis tout rebuté de l’aise et du soucyQue nous fait le destin qui nous gouverne icy,Et, tombant tout à coup dans la melancholie,Je commence à blasmer un peu nostre folie,Et fay vœu de bon cœur de m’arracher un jourLa chere reverie où m’occupe l’amour.Aussi bien faudra-il qu’une vieillesse infameNous gele dans le sang les mouvemens de l’ame,Et que l’aage, en suivant ses revolutions,Nous oste la lumiere avec les passions.Ainsi je me resous de songer à ma vieTandis que la raison m’en fait venir l’envie ;Je veux prendre un object où mon libre desirDiscerne la douleur d’avecques le plaisir,Où mes sens tous entiers, sans fraude et sans contrainte,Ne s’embarrassent plus n’y d’espoir ny de crainte,Et, de sa vaine erreur mon cœur desabusant,Je gousteray le bien que je verray present ;Je prendray les douceurs à quoy je suis sensible,Le plus abondamment qu’il me sera possible.Dieu nous a tant donné de divertissemens,Nos sens trouvent en eux tant de ravissemens,Que c’est une fureur de chercher qu’en nous-mesmeQuelqu’un que nous aimions et quelqu’un qui nous aime.Le cœur le mieux donné tient tousjours à demy,Chacun s’ayme un peu mieux tousjours que son amy ;On les suit rarement dedans la sepulture ;Le droict de l’amitié cede aux loix de nature.Pour moy, si je voyois, en l’humeur où je suis,Ton ame s’envoler aux eternelles nuicts,Quoy que puisse envers moy l’usage de tes charmes,Je m’en consolerois avec un peu de larmes.N’attends pas que l’amour aveugle aille suivant,Dans l’horreur de la nuict, des ombres et du vent.Ceux qui jurent d’avoir l’ame encore assez fortePour vivre dans les yeux d’une maistresse morteN’ont pas pris le loisir de voir tous les effortsQue faict la mort hydeuse à consumer un corps,Quand les sens pervertis sortent de leur usage,Qu’une laideur visible efface le visage,Que l’esprit deffaillant et les membres perclus,En se disant adieu, ne se cognoissent plus ;Que, dedans un moment, après la vie esteinte,La face sur son cuir n’est pas seulement peinte,Et que l’infirmité dela puante chairNous fait ouvrir la terre afin de la cacher.Il faut estre animé d’une fureur bien vive,Ayant considéré comme la mort arrive,Et comme tout l’object de nostre amour perit,Si par un tel remede une ame ne guerit.Cloris, tu vois qu’un jour il faudra qu’il advienneQue le destin ravisse et ta vie et la mienne ;Mais, sans te voir le corps ny l’esprit depery,Le Ciel en soit loué ! Cloris, je suis guery.Mon ame, en me dictant les vers que je t’envoye,Me vient de plus en plus ressusciter la joye ;Je sens que mon esprit reprend la liberté,Que mes yeux desvoilez cognoissent la clarté,Que l’object d’un beau jour, d’un pré, d’une fontaine,De voir comme Garonne en l’Ocean se traîne,De prendre dans mon isle en ses longs promenoirs,La paisible fraischeur de ses ombrages noirsMe plaist mieux aujourd’huy que le charme inutileDes attraicts dont Amour te fait voir si fertile.Languir incessamment après une beauté,Et ne se rebuter d’aucune cruauté ;Gaigner au prix du sang une foible esperanceD’un plaisir passager, qui n’est qu’en apparence ;Se rendre l’esprit mol, le courage abatu ;Ne mettre en aucun prix l’honneur ny la vertu,Pour conserver son mal mettre tout en usage,Se peindre incessamment et l’ame et le visage,Cela tient d’un esprit où le Ciel n’a point misCe que son influence inspire à ses amis.Pour moy, que la raison esclaire en quelque sorte,Je ne sçaurois porter une fureur si forte,Et desjà tu peux voir, au train de cet escrit,Comme la guarison avance en mon esprit :Car insensiblement ma muse un peu legereA passé dessus toy sa plume passagere,Et, destournant mon cœur de son premier object,Dès le commencement j’ay changé de suject,Emporté du plaisir de voir ma veine aiséeSeurement aborder ma flame rappaiséeEt jouer à son gré sur les propos d’aimer,Sans avoir aujourd’huy pour but que de rimer,Et sans te demander que ton bel œil esclaireCes vers, où je n’ay pris aucun soin de te plaire.
94 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources