Œuvres complètes, 1632· Seconde partie
Elegie
J’ay faict ce que j’ay peu pour m’arracher de l’ameL’importune fureur de ma naissante flame ;J’ay leu toute la nuit, j’ay joué tout le jour,J’ay fait ce quej’ay peu pour me guerir d’amour ;J’ay leu deux outrais fois tous les secrets d’Ovide,Et, d’un cruel dessein à mes amours perfide,Goustant tous les plaisirs que peut donner Paris,J’ay tasché d’estouffer l’amitié de Cloris ;J’ay veu cent fois le bal, cent fois la comedie.J’ay des luths les plus doux gousté la melodie,Mais, malgré ma raison, encore, Dieu mercy,Ces divertissemens ne m’ont point reussi :L’image de Cloris tous mes desseins dissipe,Et, si peu qu’autre part mon ame s’esmancipe,Un sacré souvenir de ses beaux yeux absensA leur premier object faict revenir mes sens.Lorsque plus un desir de liberté me presse,Amour, ce confident rusé de ma maistresse,Luy qui n’a point de foy, me fait ressouvenirQue j’ay donné la mienne et qu’il la faut tenir ?Il me fait un serment qu’il a mis mon idéeDans le cœur de ma dame, et qu’elle l’a gardée,Me fait imaginer, mais bien douteusement,Qu’elle aura souspiré de mon esloignement,Et que bien tost, si l’art peut suivre la nature,Sa beauté me doit faire un don de sa peinture.Cela me perce l’ame avec un traict si cherQu’il me fait recevoir le feu sans me fascher ;Cela remet mon cœur sur ses premières traces,Me fait revoir Cloris avecques tant de graces,Me rengage si bien, que je me sens heureux,Quoyqu’avec tant de mal, d’estre encore amoureuxJe sçay bien qu’elle m’aime, et cet amour fidelleDemande avec raison que je despende d’elle,Et, si nostre destin, par de si fermes loix,Prescrit aux plus heureux de mourir une fois,Qu’un autre ambitieux se consume à la guerre,Et meure dans le soin de conquerir la terre ;Pour moy, quand il faudra prendre congé du jour.Puisque Cloris le veut, je veux mourir d’amour.Qu’on ne me parle point de son humeur legere :Je veux que ses deffauts me la rendent plus chére.Ce que fait la raison pour empescher d’aimerNe peut que mes desirs davantage allumer.Quoy que dans le travail mon esprit diminue,Que ma vie en devienne une mort continue,Que mon sens estourdi relasche sa vigueurEt desjà sur mon front imprime sa langueurCependant que Cloris est la vive peintureDu plus riche en bon poinct que peut donner nature),Que son cœur nonchalant, ou peut-estre inhumain,A mon dernier malheur doive prester la main ;Que souvent d’un baiser elle me soit avare,C’est tout un, il me plaist qu’elle me soit barbare ;Je veux pour mon plaisir aymer sa cruauté ;En faveur de ses yeux je hay ma liberté,Je hay mon jugement, et veux qu’on me reprocheQue j’ayme sans sujet un naturel de roche,Je me console assez puisque je voy les DieuxEndurer comme moy l’empire de ses yeux ;Que le soleil, jaloux de la voir luire au monde,Pasle ou rouge, tousjours se va cacher sous l’onde.Je ne sçaurois penser que la fierté des ans,Que ce vieillard cruel qui mange ses enfans,Voyant tant de beautez, puisse avoir le courage,Tout impiteux qu’il est, de leur faire un outrage,Et, quoyqu’un siecle entier la conduise au trepas,Pour moy tousjours ses yeux auront assez d’appas.Mon inclination est assez pure et forteContre le changement que la vieillesse apporte,Quand le ciel par despit renverseroit le coursEt l’ordre naturel qu’il a prescrit aux jours,Et que demain, pour voir si mes desirs perfidesSe pourroient dementir, il lui donnast des rides,Ma flame dans mon sang en ses plus chauds bouillonsAdoreroit son front tout coupé de sillons ;Ny son taint sans esclat, ny ses yeux sans lumiere,Ne pourraient rien changer de mon humeur premiere.’Que son ame et son corps soient tous couverts d’horreur,Je veux suivre par tout mon amoureuse erreur.Toy, quelque changement dont la Fortune essayeDe voir en m’affligeant si ta constance est vraye,Cloris, rend la pareille à ma ferme amitiéEt ne me manque point de foy ny de pitié.Je sçay bien qu’aisement tu te pourrais desdireSans qu’il arrive en moy quelque chose de pire,Pource que mes defauts sont des occasionsPour destourner de moy tes inclinations,Mais, pour diminuer ceste amitié sacréeEt pour rompre la foy que tu m’as tant jurée,Mes imperfections sont un foible subjet,Car ton amour n’a point ma vertu pour objet.On dit que les meschans, qui d’une aveugle ragePressent ceux qui jamais ne leur ont fait d’outrage,Suivans un naturel malin qui les espoint,Persecutans plus fort et ne pardonnans point,Ne demordent jamais de leur fausse vengeanceQuand leur courroux n’a point pour objet une offense.Ainsi ton amitié, qui n’a pour fondementQue de suivre envers moy sa bonté seulement,Qui ne sçauroit trouver par où je suis capableDe la moindre faveur, ny d’où je suis aimable,Ne peut trouver aussi par où se destourner,Ne peut trouver ainsi dequoy m’abandonner,Ei, sur ceste esperance où mon amour se fonde,Je croy vivre et mourir le plus heureux du monde.
106 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources