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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

La maison de sylvie

Théophile de Viau· ODE I.· 100 vers

Pour laisser, avant que mourir,Les traicts vivans d’une peintureQui ne puisse jamais perirQu’en la perte de la nature,Je passe des crayons dorezSur les lieux les plus reverezOù la vertu se refugie,Et dont le port me fut ouvertPour mettre ma teste à couvertQuand on brusla mon effigie.

Tout le monde dit qu’AppollonFavorise qui le reclame,Et qu’avec l’eau de son valonLe sçavoir peut couler dans l’ame ;Mais j’estouffe ce vieil abusEt bannis desormais PhœbusDe la bouche de nos poetes :Tous ses temples sont demolisEt ses demons ensevelisDans des sepultures muettes.

Sathan ne nous fait plus broncherDans de si dangereuses toiles.Le Dieu que nous allons chercherLoge plus haut que les estoilles ;Nulle divinité que luyNe me peut donner aujourd’huyCeste flame ou ceste fuméeDont nos entendemens esprisS’efforcent à gaigner le prixQui merite la renommée.

Après luy, je m’en vais louerUne image de Dieu si belleQue le ciel me doit advouerDu travail que j’ay fait pour elle :Car. après les sacrez autels,Qui devant leurs feux immortelsFont aussi prosterner les anges,Nous pouvons sans impietéFlatter une chaste beautéDu doux encens de nos louanges.

Ainsi, sous de modestes vœux,Mes vers promettent à SilvieCe bruit charmeur que les neveuxNomment une seconde vie ;Que si mes escrits, mosprisez,Ne peuvent voir authorisezLes tesmoignages de sa gloire,Ces eaux, ces rochers et ces bois,Prendront des ames et des voixPour en conserver la memoire.

Si quelques arbres renommezD’une adoration profaneOnt esté jadis animezDes sombres regards de Diane ;Si les ruisseaux, en murmurant.Alloient autrefois discourantAu gré d’un Faune et d’une fée,Et si la masse d’un rocherSe laissoit quelquefois toucherAux chansons que disoit Orphée,

Quelle dureté peut avoirL’objet que ma princesse touche,Qu’elle ne puisse le pourvoirTout aussi tost d’ame et de bouche ?Dans ses bastimens orgueilleux,Dans ses promenoirs merveilleux,Quelle solidité de marbresNe pourront penetrer ses yeux ?Quelles fontaines et quels arbresNe les estimeront des Dieux ?

Les plus durs chesnes, entrouversBien plustost de gré que de force,Peindront pour elle de mes versEt leurs fueilles et leur escorce,Et, quand ils les auront gravezSur leurs fronts les plus relevez,Je sçay que les plus fiers oragesNe leur oseront pas toucher,Et pourront plustost arracherLeurs racines et leurs ombrages.

Je sçay que ces miroirs flottansOù l’object change tant de place,Pour elle devenus constans,Auront une fidelle glace,Et, sous un ornement si beau,La surface mesme de l’eau,Nonobstant sa delicatesse,Gardera seurement encrezEt mes caracteres sacrezEt les attraicts de la princesse.

Mais sa gloire n’a pas besoinQue mon seul ouvrage en responde :Le ciel a desjà pris le soinDe la peindre par tout le monde.Ses yeux sont peints dans le soleil ;L’aurore dans son teint vermeilVoit ses autres beautez tracées,Et rien n’esteindra ses vertusQue les cieux ne soient abatusEt les estoilles effacées.

100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources