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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Ode Ii

Théophile de Viau· 140 vers

Un soir que les flots mariniersApprestoient leur molle littiereAux quatre rouges limonniersQui sont au joug de la lumiereJe panchois mes yeux sur le bortD’un lict où la Naïade dort,Et, regardant pescher Sylvie,Je voyois battre les poissonsA qui plustost perdroit la vieEn l’honneur de ses hameçons.

D’une main defendant le bruit,Et de l’autre jettant la line,Elle faict qu’abordant la nuict,Le jour plus bellement decline.Le soleil craignoit d’esclairerEt craignoit de se retirer ;Les estoilles n’osoient paroistre,Les flots n’osoient s’entrepousser,Le zephire n’osoit passer,L’herbe se retenoit de croistre.

Ses yeux jettoient un feu dans l’eau ;Ce feu choque l’eau sans la craindre,Et l’eau trouve ce feu si beauQu’elle ne l’oseroit esteindre.Ces Elemens si furieux,Pour le respect de ses beaux yeuxInterrompirent leur querelle,Et, de crainte de la fascher,Se virent contraints de cacherLeur inimitié naturelle.

Les Tritons, en la regardantAu travers leurs vitres liquides,D’abord à cet object ardantSentent qu’ils ne sont plus humides,Et d’un estonnement soudainChacun d’eux dans un corps de dainCache sa forme despouillée,S’estonne de se voir cornuEt comment le poil est venuDessus son escaille mouillée.

Souspirant du cruel affrontQui de dieux les a fait des bestes,Et sous les cornes de leur frontA courbé leurs honteuses testes,Us ont abandonné les eaux,Et, dans la rive où les rameauxLeur ont fait un logis si sombre,Promenant leurs yeux esbahis,N’osent plus fier que leur ombreA l’estang qui les a trahis.

On dit que la sœur du SoleilEut ce pouvoir sur la NatureLors que d’un changement pareilActeon quitta sa figure.Ce que fit sa divine mainPour punir dans un corps humainLa curiosité profaneS’est fait icy contre les dieux,Qui n’avoient approché leurs yeuxQue des yeux de nostre Diane.

Ces dains, que la honte et la peurChassent des murs et des allées,Maudissent le destin trompeurDes froideurs qu’il leur a volées.Leur cœur, privé d’humidité,Ne peut qu’avec timiditéVoir le ciel ny fouler la terre,Où Sylvie en ses promenoirsJette l’esclat de ses yeux noirs,Qui leur font encore la guerre.

Ils s’estiment heureux pourtantDe prendre l’air qu’elle respire ;Leur destin n’est que trop contantDe voir le jour sous son empire.La princesse, qui les charmaAlors qu’elle les transforma,Les fit estre blancs comme neige,Et, pour consoler leur douleur,Ils receurent le privilègeDe porter tousjours sa couleur.

Lors qu’à petits flo’quons liezLa neige, freschement venuë,Sur des grands tapis desliezEspanche l’amas de la nuë ;Lors que, sur le chemin des cieux,Ses grains serrez et gracieuxN’ont trouvé ni vent ni tonnerre,Et que sur les premiers coupeaux,Loin des hommes et des trouppeaux,Us ont peint le bois et la terre,

Quelque vigueur que nous ayonsContre les esclats qu’elle darde,Ils nous blessent, et leurs rayonsEsblouyssent qui les regarde.Tel dedans ce parc ombrageuxEsclatte le troupeau neigeux,Et, dans ces vestemens modestesOù le front de Sylvie est peint,Fait briller Tesclat de son teintA l’envy des neiges celestes.

En la saison que le soleil,Vaincu du froid et de l’orage,Laisse tant d’heures au sommeilEt si peu de temps à l’ouvrage,La neige, voyant que ces dainsLa foulent avec des desdains,S’irrite de leurs bonds superbes,Et, pour affamer ce troupeauPar despit sous un froid manteau,Cache et transit toutes les herbes.

Mais le parc pour ses nourrissonsTient assez de creches couvertes,Que la neige ny les glaçonsNe trouveront jamais ouvertes.Là, le plus rigoureux hiverNe les sçauroit jamais priverNy de loge ny de pasture :Ils y trouvent tousjours du verd,Qu’un peu de soin met à couvertDes outrages de !a nature ;

Là, les faisans et les perdrixY fournissent leur compagnieMieux que les halles de ParisNe les sçauroient avoir fournies.Avec elles voit-on mangerCe que l’air le plus estrangerNous peut faire venir de rare,Des oyseaux venus de si loinQu’on y voit imiter le soinD’un grand roy qui n’est pas avare.

Les animaux les moins privez,Aussi bien que les moins sauvages,Sont egalement captivezDans ces bois et dans ces rivages.Le maistre d’un lieu si plaisantDe l’hyver le plus mal-faisantDeffie toutes les malices.A l’abondance de son bienLes eslemens ne trouvent rienPour luy retrancher ses delices.

140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources