Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
La penitence
Aujourd’huy que les courtisans,Les bourgeois et les artisans,Et les peuples de la campagne,Pour noyer les soins du trespas,Passent les excez d’AllemagneEn leurs voluptueux repas ;
Que le jeu, la dance et l’amourOccupent la nuict et le jourDes enfans de la douce vie ;Que le cœur le moins desbauchéContente la plus molle envieQue luy fournisse le peché ;
Que les plus modestes desirsNe respirent que les plaisirs ;Que les luths par toute la terreOnt fait taire les pistoletsEt cacher les Dieux de la guerreDans les machines des balets,
Mon jeu, ma dance et mon festinSe font avec sainct Augustin,Dont l’aimable et saincte lectureEst icy mon contrepoisonEn la miserable advantureDes longs ennuis de ma prison.
Celuy qui d’un pieux devoirEmploya l’absolu pouvoirA borner icy mon estudeL’envoya pour m’entretenirDans ceste estroite solitude,Dont il voulut me retenir.
Parmi le celeste entretienD’un si beau livre et si chrestien,Je me mesle à la voix des anges,Et, transporté de cet honneur,Mon esprit donne des louangesA qui m’a causé ce bon-heur.
Je voy dans ces divins escritsQue l’orgueil des plus grands espritsNe sert au sien que de trophée,Et que la sotte antiquitéSouspire et languit estoufféeSous le joug de la verité.
Tous ces demons du temps passéDont il a vivement tracéLes larcins et les adulteresSont moins que fantosmes de nuitDevant les glorieux mysteresDu grand soleil qui nous reluit.
Tous ces grands temples si vantez,Dont tant de siecles enchantezOnt suivi les fameux oracles,N’ont plus de renom ny de lieu,Et desormais tous les miraclesSe font en la Cité de Dieu.
Grande lumiere de la foy,Qui me donnes si bien dequoyMe consoler dans ces tenebres,Mon desespoir le plus mordantEt mes soucis les plus funebresSe calment en te regardant.
Je ne te puis lire si peuQu’aussi-tost un celeste feuNe me perce au profond de l’ame,Et que mes sens, faits plus chrestiens,Ne gardent beaucoup de la flameQue me font esclatter les tiens.
Je maudis mes jours desbauchez,Et, dans l’horreur de mes pechez,Benissant mille fois l’outrageQui m’en donne le repentir,Je trouve encore en mon courageQuelque espoir de me garantir.
Cet espoir prend à son secoursLe souvenir de tant de joursDont la jeune et grande licenceEust besoin de confessions,Qui chercherent de l’innocencePour tes premieres actions.
Grand Sainct, pardonne à ce captifQui, d’un emprunt lasche et furtif,Porte icy ton divin exemple.Pressé d’un accident mortel,J’entre tout sanglant dans le templeEt me sers du droit de l’autel.
Alors que mes yeux indiscretsOnt trop percé dans tes secrets,Jesus m’a mis dans la penséeQu’il se fit ouvrir le costéEt que sa veine fut percéePour laver nostre iniquité.
Esprit heureux, puisqu’aujourd’huyTu contemples avecques luyLes felicitez eternelles,Et que tu me vois empeschéDes affections criminellesDe l’objet mortel du peché,
Jette un peu l’œil sur ma prison,Et, portant de ton oraisonLa foiblesse de ma priere,Gagne pour moy son amitiéEt me rends la digne matiereDes mouvemens de sa pitié.
Je confesse que justementUn si rude et si long tourmentVoit tarder sa misericorde ;Mais ni ma plume ni ma voixN’ont jamais rien fait que n’accordeLa douceur des humaines loix.
Et puis que Dieu m’a tant ayméQue d’avoir icy renferméLes pauvres Muses estonnéesSous les aisles du parlement,Les mechans perdront leurs journéesA me creuser le monument.
Augustin, ouvre icy tes yeux :Je proteste devant les cieux,La main dans les fueillets du livreOù tu m’as attaché les sens,Qu’il faut, pour m’empescher de vivre,Faire mourir les innocens.
120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources