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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Plainte de Theophile a un sien Amy

Pendant son absence.

Théophile de Viau· 186 vers

Tircis, tu cognois bien dans le mal qui me presseQu’un peu d’ingratitude est jointe à ta paresse ;Tout contre mon brasier je te voy sommeiller,Et sa flame et son bruit te devroit esveiller.

Tu sçais bien qu’il est vray que mon procez s’acheve,Qu’on va bien tost brusler mon pourtraict à la Greve ;Que desjà mes amis ont travaillé sans fruictA prevenir l’horreur de cet infame bruit ;

Que le roy me deslaisse, et qu’en ceste advantureUne juste douleur doit forcer ma nature ;Que le plus resolu ne peut sans souspirerEntendre les ennuis où tu me vois durer.

Sçache aussi que mon ame est presque toute usée,Que Cloton tient mes jours au bout de sa fusée ;Qu’il faut que mon esprit se rende à mes malheurs,Et que mon jugement me conseille mes pleurs.

Si mon mauvais destin a finy la duréeSe la saincte amitié que tu m’avois jurée,Comme, en suivant le cours du naturel humain,Tu me vois tresbucher sans me donner la main,

Pour le moins fay semblant d’avoir un peu de peine,Voyant le precipice où le destin me traisne,Afin qu’un bruit fascheux ne vienne à me blasmerD’avoir si mal cogneu qui je devois aimer.

Damon, qui nuict et jour, pour esviter ce blasme,S’obstine à travailler et du corps et de l’ame,M’asseure pour le moins en son petit secoursQue sa fidelité me durera tousjours.

Il ne tient pas à luy que l’injuste licenceDe mes persecuteurs ne cede à l’innocence ;Il fait tout ce qu’il peut pour escarter de moyLes perils qui me font examiner ta foy.

Sans eux je n’aurois veu jamais ton ame ouverte ;Tousjours ta lascheté m’avoit esté couverte :L’excez de mon malheur n’est cruel qu’en ce poinct,Qu’il me dit malgré moy que tu ne m’aimes point.

Si le moindre rayon de la vertu t’esclaire,Souviens-toy qu’on ta veu dans le soin de me plaire,Et qu’avant la disgrace où tu me vois soubmisTu faisois vanité d’estre de mes amis.

Regarde que ton cœur se lasche et m’abandonneDès le premier essay que mon malheur te donne,Et tu sçais que mon sort n’est aujourd’huy battuQue par des trahisons qu’on faict à ma vertu.

Toy-mesme, qui me vois au fond de ma pensée,Qui sçais comme ma vie est cy-devant passée,Et que, dans le secret d’un veritable amour,Mon esprit innocent s’est peint cent fois le jour,

Tu sçay que d’aucun tort ton cœur ne me soupçonne,Que je n’ay ny trompé ny fait tort à personne,Que, depuis m’estre instruit à la romaine loy,Mon ame dignement a senty de la foy,

Et que l’unique espoir de mon salut se fondeEn la croix de celuy qui racheta le monde :Mon cœur se porte là d’un mouvement tout droit,Et croit asseurement ce que l’Eglise croit,

Bien que des imposteurs, dont l’aveugle croyanceS’oppose absolument aux libertez de France,Facent courir des bruits que mon sens libertinConfond l’autheur du monde avecques le destin,

Et leur impertinence a faict croire à des femmesQue j’estois un prescheur à suborner les ames.On dit pis de ma vie ; on parle plus de moyQue si j’avois traicté d’exterminer la loy ;

On faict voir en mou nom des odieuses rithmesPour perdre un innocent et professer des crimes.Ils ont faict sous mes pas des lacs de toutes parts,Ont eu des espions à guetter mes regards,

Ont destourné de moy ceux dont les bons geniesTenoient avec mes veux leurs volontez unies ;Ils ont avec Satan contre moy pactisé ;A force de mesdire ils m’ont desbaptisé,

Sans autre fondement qu’une envieuse rageContre des passetemps où m’a porté mon aage :Un plaisir naturel, où mes esprits enclinsNe laissent point de place à des desirs malins ;

Un divertissement qu’on doit permettre à l’hommeEt que Sa Saincteté ne punit pas à Rome,Car la Necessité, que la police suit.Permettant ce peché ne fait pas peu de fruict.

Ce n’est pas une tache à son divin empire,Car tousjours de deux maux faut esviter le pire ;Encor ay-je un deffaut contre qui leur abboyEsclatte hautement : c’est, Tircis, que je boy.

Ils pensent que le vin soit le feu qui m’inspireCeste facilité dont tu me vois escrire,Et qu’on ne me sçauroit ouyr parler latin,Si ce n’est que je sois à la Pomme-de-Pin ;

Ils croyent que le vin, m’ayant gasté l’haleine,M’a plus fait de bourgeons qu’on n’en peint à Silene.Je croy que ma desbauche, en ses plus grands efforts,Ne m’empescha jamais ny l’esprit ny le corps.

Mes plus sobres repas meritent des censures,Par tout ma liberté ne sent que des morsures.Il est vray que mon sort est en cecy mauvais :C’est que beaucoup de gens sçavent ce que je fais.

Quelques lieux si cachez où mon peché se niche,Aussi tost mon peché au carrefour s’affiche ;Par tout où l’on me voit je suis tousjours à nu :Tout le crime que j’ay, c’est d’estre trop cognu.

Que, malgré ma bonté, ceste gloire legereD’avoir un peu de bruit m’a causé de misere !Que mon sort estait doux s’il eust coulé mes ansOù les bords de Garonne ont les flots si plaisans !

Tenant mes jours cachez dans ce lieu solitaire,Nul que moy ne m’eust faict ny parler ny me taire :A ma commodité j’aurois eu le sommeil,A mon gré j’aurois pris et l’ombre et le soleil.

Dans ces vallons obscurs où la mere NatureA pourveu nos troupeaux d’eternelle pasture,J’aurois eu le plaisir de boire à petits traictsD’un vin clair, petillant, et delicat, et frais,

Qu’un terroir assez maigre et tout coupé de rochesProduit heureusement sur les montagnes proches.Là, mes freres et moy, pouvions joyeusement,Sans seigneur ny vassal, vivre assez doucement ;

Là tous ces medisans à qui je suis en proyeN’eussent point envié ny censuré ma joye ;J’aurois suivy par tout l’object de mes desirs,J’aurais pu consacrer ma plume à mes plaisirs ;

Là, d’une passion ny ferme ny legere,J’aurois donné ma flamme aux yeux d’une bergereDont le cœur innocent eust contenté mes vœuxD’un brasselet de chanvre avecques ses cheveux ;

J’aurois dans ce plaisir si bien flatté sa vieQue l’orgueil de Calliste en eust crevé d’envie ;J’aurois peint la douceur de nos embrasemensPar tous les lieux tesmoins de nos embrassemens ;

Et, comme ce climat est le plus beau du monde,Ma veine en eust esté mille fois plus feconde :L’aisle d’un papillon m’eust plus fourni de versQu’aujourd’huy ne feroit le bruit de l’univers.

Et, s’il faut malgré moy que mon esprit se picqueDe l’orgueilleux dessein d’un poëme heroyque,Il faut bien que je cherche un plus libre sejourQue celuy de Paris ou celuy de la cour.

Si ma condition peut devenir meilleure,Que le roy me permette une retraicte seure,Que je puisse trouver en France un petit coinOù mes persecuteurs me trouvent assez loin.

Dans le doux souvenir d’estre sorti de peine,De quelles gayetez je nourriray ma veine !Lors tu seras honteux qu’en mon adversitéJe t’aye tant de fois en vain solicité

D’avoir abandonné le train d’une fortuneQu’il te falloit avoir avecques moy commune.Recherche en tes desirs, ores si refroidis,Si tu m’es aujourd’huy ce que tu fus jadis.

Je t’eusse faict jadis passer les Pyrennées,J’eusse attaché tes jours avecques mes années,Et conduit tes desseins au cours de mon destinDes bords de l’Occident jusqu’au flot du matin.

Et je n’ay rien commis, mesme dans mon courage,Qui te puisse obliger à me tourner visage ;Depuis je n’ay rien faict, et j’en jure les Dieux,Que t’aimer, ô Tyrcis ! tous les jours un peu mieux.

Helas ! si mon malheur avoit un peu de crime,Ma raison trouverait ta froideur legitime ;Je me consolerais de ne trouver dequoyJe me peusse en mon mal me venger que de moy.

Un reste d’amitié faict qu’aujourd’huy j’enrageDe sentir que ccluy que je cheris m’outrage.Tu vois bien que le sort, sans yeux ny jugement,Tourne tes volontez avec son changement

Depuis mon accident tu m’as trouvé funeste ;Tu crois que mon abord te doit donner la peste ;Tu m’accuse par tout où tu me vois blasmer,Et tu me hays autant que tu me dois aimer.

Au moins asseure-toy, quoy que le temps y face,Qu’un si perfide orgueil n’aura jamais de grace :Je vois bien que mes maux acheveront leurs cours,Qu’un soleil plus heureux achevera mes jours,

Que ma bonne fortune escrasera l’envie,Malgré les cruautez qui font gemir ma vie.Au bout du desespoir paroistra mon bon-heur ;Toute ceste infamie accroistra mon honneur.

Ce n’est plus aux enfans d’une commune raceQuelque si grand pouvoir dont le corps me menace,Quelque trespas honteux dont le cruel desseinS’agitte contre moy dans leur perfide sein.

Et comme malgré moy tu t’es rendu perfide,Comme malgré l’honneur tu tes rendu timideParmy tous mes travaux, sçache que malgré toyJe garderay tousjours mon courage et ma foy.

Et l’obstination de la malice noireAvec ma patience augmentera ma gloire.

186 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources