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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Requeste

A NOS SEIGNEURS DE PARLEMENT.

Théophile de Viau· 110 vers

Celuy qui briseroit les portesDu cachot noir des trouppes mortes,Voyant les maux que j’ay soufferts,Diroit que ma prison est pire.Icy les ames ont des fers,Icy le plus constant souspire.Dieux ! souffrez-vous que les enfersSoient au milieu de vostre empire,Et qu’une ame innocente en un corps languissantNe trouve point de crise aux douleurs qu’elle sent !

L’œil du monde, qui, par ses flames,Nourrit autant de corps et d’amesQu’en peut porter chasque element,Ne sçauroit vivre demie heureOù m’a logé le Parlement,Et faut que ce bel astre meureLors qu’il arrive seulementAu premier pas de ma demeure.Chers lieutenans des Dieux qui gouvernez mon sort,Croyez-vous que je vive où le soleil est mort ?

Je sçay bien que mes insolencesOnt si fort chargé les balancesQu’elles penchent à la rigueur,Et que ma pauvre ame, abatueD’une longue et juste langueur,Hors d’apparence s’esvertueDe sauver un peu de vigueurDans le desespoir qui la tue ;Mais vous estes des Dieux et n’avez point de mainsPour la premiere faute où tombent les humains.

Si mon offence estoit un crime,La calamité qui m’opprimeDans les horreurs de ma prisonNe pourroit sans effronterieVous demander sa guerison ;Mon insolente flatterieFeroit lors une trahisonA la pitié dont je vous prie,Et ce reste d’espoir qui m’accompagne icySe rendroit criminel de vous crier mercy.

Pressé d’un si honteux outrage,Je cherche au fond de mon courageMes secrets les moins paroissans ;Je songe à toutes les delicesOù se sont emportez mes sens ;Je m’adresse à tous mes complices,Mais ils se trouvent innocensEt s’irritent de mes supplices.O ciel ! ô bonnes mœurs ! que puis-je avoir commisPour rendre à mon bon droit tant de Dieux ennemis ?

Mais c’est en vain que je me fieA la raison qui justifieMa pensée et mes actions ;Bien que mon bon droit soit palpable,Ce sont peut-estre illusions :Le Parlement n’est pas capableDes legeres impressionsQui font un innocent coupable.Quelque tort apparent qui me puisse assaillir,Mes juges sont des Dieux : ils ne sçauroient faillir.

N’ay-je point merité la flameDe n’avoir sceu ployer mon ameA louer vos divins esprits ?Il est temps que le ciel s’irriteEt qu’il punisse le mesprisD’un flatteur de cour hypocriteQui vous a volé tant d’escritsQui sont deus à vostre merite.Courtisans qui m’avez tant desrobé de jours,Est-ce vous dont j’espere aujourd’huy du secours ?

Race lasche et desnaturée,Autrefois si mal figuréePar mes vers mal recompensez,Si ma vengeance est assouvie,Vous serez si bien effacez,Que vous ne ferez plus d’envieAux honnestes gens, offencezDes louanges de vostre vie,Et que les vertueux douteront desormaisQuel vaut mieux d’un marquis ou d’un clerc du palais.

Et, s’il faut que mes funéraillesSe facent entre les muraillesDont mes regards sont limitez,Dans ces pierres moins impassiblesQue vos courages hebetez,,J’escriray des vers si lisiblesQue vos honteuses laschetezY seront à jamais visibles,Et que les criminels de ce hideux manoir,N’y verront point d’objet plus infame et plus noir.

Mais, si jamais le ciel m’accordeQu’un rayon de misericordePasse au travers de ceste tour,Et qu’en fin mes juges ployables,Ou par justice ou par amour,M’ostent de ces lieux effroyables,Je vous feray paroistre au jourDans des pourtraicts si venerables,Que vostre foible esclat se trouvera si fauxQue vos fils rougiront de vos sales defaux.

Mes juges, mes Dieux tutelaires,S’il est juste que vos choleresMe laissent desormais vivant ;Si le traict de la calomnieMe perce encor assez avant,Si ma Muse est assez punie,Permettez que d’oresnavantElle soit sans ignominie,Afin que vostre honneur puisse trouver des versDignes de les porter aux yeux de l’univers.

110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources