Œuvres complètes, 1632· Seconde partie
Le Desguisé
Pour Monsieur le Premier.
Dans la felicité des graces de vos yeux,Dont l’esclat m’est si cher alors qu’il me consomme,Pouvant passer pour un des Dieux,Ce que je suis n’est plus que le semblant d’un homme.
Depuis que je vous vis, les clartez du soleilNe furent plus pour moy qu’une lumiere peinte ;La faveur du plus doux sommeil,Depuis que je vous sers, n’est pour moy qu’une feinte.
Dans l’estroite prison où demeure un amant,Et dont je ne croy pas qu’aucun sort me delivre,Vivre tousjours dans le tourment,Ce n’est que proprement faire semblant de vivre.
Mes yeux, lors que la nuict aveugle l’univers,Semblent estre endormis et ne voir plus de flame,Et toutesfois ils sont ouverts,Mais c’est vers le soleil qui luit dedans mon ame.
Lors qu’Alcmene eut blessé des traits de son amourCe Dieu dont les larcins ont esté si celebres,Nature deguisa le jourEt couvrit tout le ciel d’un manteau de tenebres.
Si pour un beau dessein il faut se deguiser,Si le secret d’amour a besoin qu’on le couvre,On ne me sçauroit accuserD’estre aujourd’huy le seul qui dissimule au Louvre.
24 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources