Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
Priere aux poetes de ce temps
Vous à qui des fresches vallées,Pour moy si durement gelées,Ouvrent leurs fontaines de vers ;Vous qui pouvez mettre en peintureLe grand object de l’universEt tous les traicts de la nature,
Beaux esprits si chers à la gloire,Et sans qui l’œil de la memoireNe sçauroit rien trouver de beau,Escoutez la voix d’un poëteQue les alarmes du tombeauRendent à chaque fois muette :
Vous sçavez qu’une injuste raceMaintenant fait de ma disgraceLe jouet d’un zele trompeur,Et que leurs perfides menées,Dont les plus resolus ont peur,Tiennent mes Muses enchaisnées.
S’il arrive que mon naufrageSoit la fin de ce grand orageDont je voy mes jours menassez,Je vous conjure, ô trouppe saincte !Par tout l’honneur des trespassez,De vouloir achever ma plainte.
Gardez bien que la calomnieNe laisse de l’ignominieAux tourmens qu’elle m’a jurez,Et que le brasier qu’elle allume,Si mes os en sont devorez,Ne brusle pas aussi ma plume.
Contre tous ces esprits de verreAutrefois j’avais un tonnerre ;Mais le temps flatte leur courroux.Tout me quitte : la Muse est prise,Et le bruit de tant de verrouxMe choque la voix et la brise.
Que si ceste race ennemieMe laisse, après tant d’infamie,Dans les termes de me venger,N’attendez point que je me venge :Au lieu du soin de l’outrager,J’auray soin de vostre louange.
Car, s’il faut que mes forces lutentContre ceux qui me persecutent,De quelle terre des humainsNe sont leurs ligues emparées ?Il faudroit contr’eux plus de mainsQue n’en auroient cent Briarées.
Ma pauvre ame, toute abatueDans ce long ennuy qui me tue,N’a plus de desirs violens ;Mon courage et mon asseuranceMe font de vigoureux eslansDu costé de mon esperance.
Icy, pour desnouer la chaisneQui me tient tout prest à la gesne,Mon esprit n’applique ses soinsEt ne reserve sa puissanceQu’à rembarrer les faux tesmoinsQui combattront mon innocence.
Desjà depuis six mois je songeDe quel si dangereux mensongeIls m’auront tendu le lien,Et de quel si souple artificeLeur esprit, plus fort que le mien,Me convaincra de malefice.
On voit assez que mes parties,Bien soigneusement advertiesDe mes plus criminels secrets,N’ont recours qu’à la tromperie,Et que mes juges sont discretsDe ne point suivre leur furie.
Mais, ainsi qu’à fouler leur haine,Les juges ont des pieds de laine,Je voy que ces esprits humainsLaissent long-temps gronder l’envieSans mettre leurs pesantes mainsDessus mon innocente vie.
Et cependant ma patience,A qui leur bonne consciencePromet un jour ma liberté,S’exerce à chercher une rimeQui persuade à leur bontéQu’on me pardonnera sans crime.
Ma Muse, foible et sans haleine,Ouvrant sa malheureuse veine,A recours à vostre pitié :Ne mordez point sur mon ouvrage,Car icy vostre inimitiéDesmentiroit vostre courage.
Je De fus jamais si superbeQue d’oster aux vers de MalherbeLe françois qu’ils nous ont appris,Et, sans malice et sans envie,J’ay tousjours leu dans ses escritsL’immortalité de sa vie.
Pleust au ciel que sa renomméeFust aussi cherement ayméeDe mon prince qu’elle est de moy !Son destin, loin de la commune,Seroit tousjours avec le royDedans le char de la Fortune.
Une autre veine violente,Tousjours chaude et tousjours sanglanteDe combats de guerre et d’amour,A tant d’esclat sur le theatreQu’en despit des freslons de courElle a fait mes sens idolatres.
Hardy, dont le plus grand volumeNa jamais sceu tarir la plume,Pousse un torrent de tant de versQu’on diroit que l’eau d’HypocreneNe tient tous ses vaisseaux ouversQu’alors qu’il y remplit sa veine.
Porcheres avec tant de flamme .Pousse les mouvemens de l’ameVers la route des immortels,Qu’il laisse par tout des matieresOù ses vers trouvent des autelsEt les autres des cimetieres.
Encore n’ay-je point l’audaceDe fouler leur premiere trace ;Boisrobert en peut amenerAprès ses pas toute une presseQui mieux que moi peuvent donnerDes louanges à sa princesse.
Saint-Amant sçait polir la rimeAvec une si douce limeQue son luth n’est pas plus mignard,Ny Gombaut dans une elegie,Ny l’epigrame de Menard,Qui semble avoir de la magie.
Et vous, mille ou plus que j’adore,Que mon dessein veut joindre encoreA ces genies vigoureuxDe qui je tache icy la gloire,Pource que le sort malheureuxLes a fait choir à ma memoire.
Voyant mes Muses estourdiesDes frayeurs et des maladiesQui me prennent à tous momens,Faites-leur un peu de caresseEt leur rendez les complimensDe celuy qui vous les adresse.
144 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources