Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
Ode Iii
Dans ce parc un valon secret,Tout voilé de ramages sombres,Où le soleil est si discretQu’il n’y force jamais les ombres,Presse d’un cours si diligentLes flots de deux ruisseaux d’argent,Et donne une frescheur si viveA tous les objects d’alentour,Que mesme les martyrs d’amourY treuvent leur douleur captive.
Un estang dort là tout auprèsOù ces fontaines violentesCourent et font du bruit exprèsPour esveiller ses vagues lentes.Luy, d’un maintien majestueux,Reçoit l’abord impetueuxDe ces Naïades vagabondesQui dedans ce large vaisseauConfondent leur petit ruisseauEt ne discernent plus ses ondes.
Là, Melicerte, en un gazon,Près de l’estang qui l’environne,Fait aux cygnes une maisonQui luy sert aussi de couronne.Si la vague qui bat ses bordsJamais avecques des thresorsN’arrive à son petit empire ;Au moins les vents et les rochersN’y font point crier les nochersDont ils ont brisé le navire.
Là les oiseaux font leurs petits,Et n’ont jamais veu leurs couvéesSouler les sanglans appetitsDu serpent qui les a trouvées ;Là n’estend point ses plis mortelsCe monstre de qui tant d’autelsOnt jadis adoré les charmes,Et qui, d’un gosier gemissant,Fait tomber l’ame du passantDedans l’embuche de ses larmes.
Zephyre en chasse les chaleurs.Rien que les cygnes n’y repaissent ;On n’y trouve rien sous les fleursQue la frescheur dont elles naissent ;Le gazon garde quelquefoisLe bandeau, l’arc et le carquoisDe mille amours qui se despouillentA l’ombrage de ces roseaux,Et dans l’humidité des eauxTrempent leurs jeunes corps qui bouillent.
L’estang leur preste sa frescheur,La Naïade leur verse à boire ;Toute l’eau prend de leur blancheurL’esclat d’une couleur d’yvoire.On voit là ces nageurs ardents,Dans les ondes qu’ils vont fendants,Faire la guerre aux Nereydes,Qui, devant leur teint mieux uni,Cachent leur visage terniEt leur front tout coupé de rides.
Or ensemble, ores dispersez,Ils brillent dans ce crespe sombreEt sous les flots qu’ils ont percezLaissent esvanouir leur ombre,Par fois dans une claire njuict,Qui du feu de leurs yeux reluitSans aucun ombrage de nues,Diane quitte son bergerEt s’en va là-dedans nagerAvecques ses estoilles nues.
Les ondes, qui leur font l’amour,Se refrisent sur leurs espaules,Et font danser tout à l’entourL’ombre des roseaux et des saules.Le dieu de l’eau, tout furieux,Haussé pour regarder leurs yeuxEt leur poil qui flotte sur l’onde,Du premier qu’il voit approcherPense voir ce jeune cocherQui fit jadis brusler le monde.
Et ce pauvre amant langoureux,Dont le feu tousjours se rallume,Et de qui les soins amoureuxOnt fait ainsi blanchir la plume,Ce beau cygne à qui PhaëtonLaissa ce lamentable ton,Tesmoin d’une amitié si sainte,Sur le dos son aisle eslevantMet ses voiles blanches au ventPour chercher l’object de sa plainte.
Ainsi, pour flatter son ennuy,Je demande au dieu MelicerteSi chaque dieu n’est pas celuyDont il souspire tant la perte,Et, contemplant de tous costezLa semblance de leurs beautez,Il sent renouveller sa flame,Errant avec des faux plaisirsSur les traces des vieux desirsQue conserve encore son ame.
Tousjours ce furieux desseinEntretient ses blessures fresches,Et fait venir contre son seinL’air bruslant et les ondes seiches.Ces attraits, empreints là dedansComme avec des flambeaux ardens,Luy rendent la peau toute noire.Ainsi, dedans comme dehors,Il luy tient l’esprit et le corps,La voix, les yeux et la mémoire.
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources