Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie
Ode Iiii
Chaste oyseau, que ton amitiéFut malheureusement suivie !Ta mort est digne de pitié,Comme ta foy digne d’envie.Que ce precipité tombeauQui t’en laissa l’object si beauFut cruel à tes destinées !Si la mort l’eust laissé vieillir,Tes passions alloient faillir,Car tout s’esteint par les années.
Mais quoy ! le sort a des reversEt certains mouvemens de haineQui demeurent tousjours couvertsAux yeux de la prudence humaine.Si, pour fuyr ce repentir,Ton jugement eut peu sentirLe jour qui vous devoit disjoindre,Tu n’eusse jamais veu le jour,Et-jamais le traict de l’amourNe se fust meslé de te poindre.
Pour avoir aymé ce garçonEncor après la sepulture,Ne crains pas le mauvais soupçonQui peut blasmer ton advanture :Les courages des vertueuxPeuvent d’un vœu respectueuxAymer toutes beautez sans crime,Comme, donnant à tes amoursCe chaste et ce commun discours,Mon cœur n’a point passé ma rime.
Certains critiques curieuxEn trouvent les mœurs offensées ;Hais leurs soupçons injurieuxSont les crimes de leurs pensées :Le dessein de la chastetéPrend une honneste liberté,Et franchit les sottes limitesQue prescrivent les imposteursQui, sous des robes de docteurs,Ont des ames de sodomites.
Le Ciel nous donne la beautéPour une marque de sa grace :C’est par où la divinitéMarque tousjours un peu sa trace.Tous les objects les mieux formezDoivent estre les mieux aimez,Si ce n’est qu’une ame maline,Esclave d’un corps vicieux,Combatte les faveurs des CieuxEt demente son origine.
O que le désir aveugléOù l’ame du brutal aspireEst loin du mouvement regléDont le cœur vertueux souspire !Que ce feu que nature a misDans le cœur de deux vrais amisA des ravissemens estranges !Nature a fondé cest amour :Ainsi les yeux aiment le jour,Ainsi le Ciel aime les anges.
Ainsi, malgré ces tristes bruitsEt leur imposture cruelle,Thyrsis et moy goustons les fruitsD’une amitié chaste et fidelle.Rien ne separe nos desirs,Ny nos ennuys ny nos plaisirs ;Nos influences enlasséesS’estreignent d’un mesme lien,Et mes sentimens ne sont rienQue le miroir de ses pensées.
Certains feux de divinitéQu’on nommoit autresfois geniesD’une invisible affinitéTiennent nos fortunes unies :Quelque visage different,Quelque divers sort apparentQui se lise en mes advantures,Sa raison et son amitiéPrennent aujourd’huy la moitiéDe ma honte et de mes injures.
Lorsque d’un si subit effroyLes plus noirs enfans de l’Envie,Au milieu des faveurs du roy,Oserent menacer ma vie,Et que, pour me voir opprimé,Le parlement mesme, animéDes rapports de la Calomnie,Sans pitié me veit combattuDe la secrette tyrannieDes ennemis de la vertu,
Thyrsis avecques trop de foyM’asseura, comme il est uniqueA qui l’astre luisant sur moyDe tous mes destins communique,Il n’eust pas disposé son coursA commencer les tristes joursDont se souffre encore l’orage,Qu’il s’en vint sous un froid sommeilDe tout ce funeste appareilA Damon faire voir l’image.
Thyrsis, outré de mes douleurs,Me redit ce songe effroyable,Qu’un long train de tant de malheursMe rend doresnavant croyable.D’un long souspir qui devançaLa premiere voix qu’il poussaPour predire mon advanture,Je sentis mon sang se gelerEt comme autour de moy volerL’ombre de ma douleur future.
110 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources