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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Ode v

Théophile de Viau· 160 vers

Damon, dit-il, j’estois au lit,Goustant ce que les nuits nous versent,Lors que le somme ensevelitLes soins du jour qui nous traversent.Au milieu d’un profond reposOù nul regard ny nul proposN’abusoit de ma fantaisie,Une froide et noire vapeurMe transit l’ame d’une peurQui la tient encore saisie.

Jamais qu’alors nostre amitiéN’avoit mis mon cœur à la gesne ;Tu me fis lors plus de pitiéQue Philis ne me fait de peine.Cet effroyable souvenirMe vient encore entretenir,Et me redonne les alarmesDu spectacle plus ennemyQui jamais d’un œil endormyA peu faire couler des larmes.

Je ne sçay si le feu d’amour,Qui n’abandonne point mon ame,Au defaut des rayons du jour,M’ouvrit lors les yeux de sa flame.Combien que dans ce froid sommeilLa visible ardeur du soleilSe fut du tout evanouye,Je crus qu’en ceste fictionJ’avois libre la fonctionDe ma veue et de mon ouye.

Un grand fantosme sousterrain,Sortant de l’infernalle fosse,Enroué comme de l’airainOù rouleroit une carrosse,D’un abord qui me menaçoitEt d’un regard qui me blessoit,Dressant vers moy ses pas funebres,Fier des commissions du Sort,Me dit trois fois : Damon est mort,Puis se perdit dans les tenebres.

Sans doute que leurs veritez,Plus puissantes que les mensonges,Touchent plus fort nos facultezEt nous impriment mieux les songes.Je retins si bien ses accens,Et son image dans mes sensDemeura tellement etnprainte,Que ton corps mort entre mes brasEt ton sang versé dans mes drasNe m’eussent pas fait plus de crainte.

Après, d’une autre illusionRefleschissant sur ma pensée,Et songeant à la visionQui s’estoit freschement passée,Je songeois qu’encor on doutoitEn quel estat Damon es toit,Et comme, au fort de la lumiereOù les objects sont esclaircis,Je condamnois les faux soucisDe mon illusion premiere.

Mais, dans ce doute, un messagerQui portoit les couleurs des Parques,Me vint de ce fatal dangerRafreschir les funestes marques ;Un garçon habillé de dueil,Qui sembloit sortir du cercueil,Ouvrant les rideaux de ma couche,Me crie : On a tué Damon !Mais d’un accent que le demonN’avoit pas esté plus farouche.

Morphée, à ce second assaut,Ostant ses fers à ma paupiere,Me resveilla tout en sursautEt me laissa voir la lumiere.Je me levay deshabillé,Plus-transi, plus froid, plus mouillé,Que si j’estois sorty de l’onde :C’estoit au poinct que l’OccidentLaisse sortir le char ardentOù roule le flambeau du monde.

Cherchant du soulas par mes yeuxJe mets la teste à la fenestreEt regarde un peu dans les cieusLe jour, qui ne faisoit que naistre ;Et, combien que ce songe-làDans mon sang, que la peur gela,Laissast encore ses images,Je me rasseure et me rendors,Croyant que les vapeurs du corpsA voient enfanté ces nuages.

Le sommeil ne m’eut pas reprisQue, songeant encore à ta vie,Tu vins rasseurer mes espritsQu’on ne te l’avoit point ravie.Il est vray, Thyrsis, me dis-tu,Qu’on en veut bien à ma vertu.Là je te vis dans une esmeuteAvancer, l’espée à la main,Vers un portail qui cheut soudainEt qui t’accabla de sa cheute.

De là, ce songe en mon cerveauPoursuivant tousjours son idée,Je te vis suivre en un tombeauPar une foulle desbordée.Les juges y tenoient leur rangL’un d’entr’eux espancha du sangQui me jaillit contre la face.Là tout mon songe s’acheva,Et ton pauvre amy se levaNoyé d’une sueur de glace.

Cher Thyrsis, lors que mon espritD’une souvenance importuneRepense au destin qui t’appritLes secrets de mon infortune,Lors que je suis le moins troublé,Tout mon esprit est accabléDe la tempeste inevitableDont me bat le courroux divin,Et voicy comment son devinA rendu ta voix veritable.

Ce songe, du fatal secretOù ma premiere mort fut peintePredisoit le cruel decretDont ma liberté fut esteinte.Ce garçon aux vestemens noirs,Qui sembloit sortir des manoirsQui ne s’ouvrent qu’à la magie,Lors qu’il parla de mon tombeau,Predisoit l’infame flambeauQui consuma mon effigie.

Thyrsis, encore à l’autre foisQue ceste vision, suiviePar mes regards et par ma voix,T’asseura que j’estois en vie,Se doit assez ressouvenirDu soucy qui le fit venirOù j’avoiscommencé ma fuite,Lors que sa voix moins que ses pleursMe dit ce songe de malheursDont j’attens encore la suite.

Ce songe, avec autant de foyLuy fit voir l’espée et la porte,Et le peuple à l’entour de moyComme d’une personne morte.Quand mes foibles bras alarmezA cinquante voleurs armezVoulurent presenter l’espée,Je cheus sous un portail ouvert,Et fus saisi dans le couvert,Où ma bonne foy fut trompée.

Soudain le sieur de Commartin,Qui porte des habits funebres,Me fit serrer à Sainct-QuentinEntre les fers et les tenebres.Depuis, tousjours tout enchaisné,Soixante archers m’ont amenéPar les bruits de la populaceDedans ces tenebreux manoirsOù ce sang et les juges noirsM’avoient desjà marqué la place.

160 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources