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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Ode Ix

Théophile de Viau· 90 vers

oy qui chante soir et matinDans le cabinet de l’Aurore,Où je voy ce riche butinQu’elle prend au rivage more,L’or, les perles et les rubis,Dont ses flames et ses habitsOnt jadis marqué la cigalle,Et tout ce superbe appareilQu’elle desroboit au soleilPour se faire aimer à Cephale,

Tous les jours la reine des boisDevant mes yeux passe et repasse,Et souvent, pour ouyr ma voix,Se destourne un peu de la chasse.Souvent qu’elle se va baigner,Où rien ne l’ose accompagnerQue ses Dryades vagabondes,J’ay tout seul ceste privautéDe voir l’esclat de sa beautéDans l’habit de l’air et de l’onde.

Mais j’atteste l’air et les cieux,Dont je tiens la voix et la vie,Que mon jugement et mes yeuxAyment mieux mille fois Silvie.Un de ses regards seulement,Qui partent si nonchalamment,Donne à mes chansons tant d’amorceEt de si douces vanitez,Que les autres divinitezN’en jouyssent plus que de force.

Si mes airs cent fois recitez,Comme l’ambition me presse,Meslent tant de diversitezAux chansons que je vous adresse,C’est que ma voix cherche des traictsPour un chacun de vos attraicts.Mais c’est en vain qu’elle se picqueDe satisfaire à tous mes vœux,Car le moindre de vos cheveuxPeut tarir toute ma musique.

Quand ma voix, qui peut tout ravir,Reussirait à vous complaire,Le soin que j’ay de vous servirTasche en vain de me satisfaire.Je croy que mes airs innocens,Au lieu d’avoir flatté vos sens,Leur ont donné de la tristesse,Et que mes accens enrouez,Au lieu de les avoir louez,Ont choqué leur delicatesse.

Quand la nuict vous oste d’icy,Et que ses ombres ceustumieresLaissent ce cabinet noircyDe l’absence de vos lumieres,Aussi-tost j’oy que le ZephirMe demande avec un souspirCe que vous estes devenue,Et l’eau me dit en murmurantQue je ne suis qu’un ignorantDe vous avoir si peu tenue.

O Zephires ! ô cheres eaux !Ne m’en imputez point l’injure :J’ay chanté tous les airs nouveauxQue m’apprit autrefois Mercure.Mais que ma voix doresnavantN’approche ny ruisseau ny vent,Que l’air ne porte plus mes aisles,Si, dans le printemps advenir,Je n’ay dequoy l’entretenirDe dix mille chansons nouvelles.

Ainsi finit ces tons charmeursL’oyseau dont le gosier mobileSouffle tousjours à nos humeursDequoy faire mourir la bile,Et, bruslant après son dessein,Il ramasse dedans son seinLe doux charme des voix humaines,La musique des instrumensEt les paisibles roulemensDu beau crystal de nos fontaines.

Comme en la terre et par le cielDes petites mouches errantesMeslent, pour composer leur miel,Mille matieres differentes,Formant ses airs, qui sont ces fruicts,L’oyseau digere mille bruitsEn une seule melodie,Et, selon le temps de sa voix,Tous les anS le parc une foisLe reçoit et le congedie.

90 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources