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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Ode Viii

Théophile de Viau· 120 vers

Sur tous le rossignol outré,Dans son ame encore alterée,N’a jamais peu dire à son gréLes affronts que luy fit TeréeSes poulmons, sans cesse enflammez,Sont ses vieux souspirs ranimez,Et ce peu d’esprit qui luy resteN’est qu’un souvenir eternelDe maudire son criminel .Et l’appeller tousjours inceste.

Ce petit oyseau tout panchéOù la princesse se presenteCraint d’avoir le gosier bouché,Le bec clos, la langue pesante,Et, cependant qu’il peut jouyrDu bon-heur de se faire ouyr,Luy raconte son advanture,Et gazouille soir et matinSur les caprices du Destin,Qui luy fit changer de nature.

Il a de si divers accezDans le long recit de sa honte,Qu’on aura finy mon procezQuand il aura fini son conte.Les morts gisans sous Pelion,Toutes les cendres d’Ilion,N’ont point donné tant de matiereDe faire des plaintes aux cieuxQue cet oyseau malicieuxEn vomit sur son cimetiere.

Ce plaisir reste à son malheurQue sa voix, qui daigne le suivre,A fin de venger sa douleur,La fait continuer de vivre.Il ne fait pas bon irriterCeluy qui sçait si bien chanter,Car l’artifice de l’envieNe sçauroit trouver un tombeauD’où son esprit tousjours plus beauNe revienne encore à la vie.

La cendre de son monument,Malgré les traces ennemies,Fait revivre eternellementSon merite et leurs infamies.Les vers flatteurs et mesdisansTrouvent tousjours des partisans ;Le pinceau d’un faiseur de rimes,S’il est adroit aux fictions,Aux plus sinceres actionsSçait donner la couleur des crimes.

Dieux ! que c’est un contentementBien doux à la raison humaineQue d’exhaler si doucementLa douleur que nous fait la haine !Un brutal qu’on va poursuivantDans des souspirs d’air et de ventCherche une honteuse allegeance ;Mais la douleur des bons esprits,Qui laisse des souspirs escrits,Guerit avecques la vengeance.

Aujourd’huy, dans les durs soucisDu malheur qui me bat sans cesse,Si mes sens n’estoient adoucisPar le respect de la princesse,J’escrirois avecques du fielLes adversitez dont le CielSouffre que les meschans me troublent,Et, quand mes maux m’accableroient,Mes injures redoubleroientComme leurs cruautez redoublent.

Peut-estre les sanglants aulheursDe tant et de si longs outrages,Ces infames persecuteurs,Verront mourir leurs vieilles rages ;Et si ma fortune, à son tour,Permet que je me venge un jour,N’ay-je point une ancre assez noireEt dans ma plume assez de traictsPour les peindre dans ces pourtraictsQui font horreur à la mémoire ?

Mais icy mes vers, glorieuxD’un object plus beau que les anges,Laissent ce soin injurieuxPour s’occuper à des louanges.Puis que l’horreur de la prisonNous laisse encore la raison,Muses, laissons passer l’orage ;Donnons plustost nostre entretienA louer qui nous fait du bienQu’à maudire qui nous outrage.

Et mon esprit voluptueuxSouvent pardonne par foiblesse,Et, comme font les vertueux,Ne s’aigrit que quand on le blesse.Encore, dans ces lieux d’horreur,Je ne sçay quelle molle erreurParmy tous ces objects funèbresMe tire tousjoùrs au plaisir,Et mon œil, qui suit mon desir,Voit Chantilly dans ces tenebres.

Au travers de ma noire tourMon ame a des rayons qui percentDans ce parc, que les yeux du jourSi difficilement traversent.Mes sens en ont tout le tableau :Je sens les fleurs au bord de l’eau ;Je prens le frais qui les humecte.La princesse s’y vient asseoir.Je voy, comme elle y va le soir,Que le jour fuit et la respecte.

Les oyseaux n’y font plus de bruit.Le seul roy de leur harmonie,Qui touche un luth en pleine nuict,Demeure en nostre compagnie,Et, laissant ses vieilles douleursDans la lumiere et les chaleursQue la fuite du jour emporte,Il concerte si sagementQu’il semble que le jugementLuy forme des airs de la sorte.

120 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources