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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres complètes, 1632· Troisiesme partie

Ode Vi

Théophile de Viau· 140 vers

Ainsi prophetisa ThyrsisLes malheurs que toute une année,Par des accidens si precis,A fait choir sur ma destinée.La furie de mon destinLuy parut au mesme matinQu’elle respandit sa bruine,Car le decret du ParlementSe donnoit au mesme momentQue Thyrsis songeoit ma ruine.

Mon innocence et ma raison,Pour eschapper à leur colere,Appelleront de ma prisonA l’autel d’un dieu tutelaire :C’est où je trouvay mon support,C’est où Thyrsis courut d’abordPredire et consoler ma peine.Nous estions lors tous deux couversDe ces arbres pour qui mes versOuvrent si justement ma veine.

Nous estions dans un cabinetEnceint de fontaines et d’arbres ;Son meuble est si clair et si netQue l’email est moins que les marbres.Celuy qui l’a fait si polySemble avoir jadis demolyLe grand palais de la lumiere,Et, pillant son riche pourprisDe tout ce glorieux debris,Avoir là porté la matiere.

Pour conserver son ornement,Le soleil le lave et l’essuye,Car c’est le soleil seulementQui fait le beau temps et la pluye.Flore y met tant de belles fleursQue l’Aurore no peut sans pleursVoir leur esclat qui la surmonte :C’est à cause de cet affrontQu’elle monstre si peu son frontEt qu’on la voit rougir de honte.

L’odeur de ces fleurs passeraitLe musc de Rome et de Castille,Et la terre s’offenseraitQu’on y bruslast de la pastille.Le garçon qui se consumaDans les ondes qu’il allumaVoit là tous ses appas renaistre,Et, ravy d’un object si beau,Il admire que son tombeauLuy conserve encore son estre.

La nymphe qui luy fait la courLe voit là tous les ans revivre,Car son opiniastre amourLa contraint encor à le suivre ;Là le ciel semble avoir pitiéDes longs maux de son amitié,Et permet parfois au ZephyreDe la mener à son amant,Qui respire insensiblementL’air des flames qu’elle souspire.

Echo, dedans un si beau feuJalouse que le ciel la voye,Est invisible et parle peu,De respect, de honte et de joye.Ainsi mes esprits transportez,Se trouvent tous desconfortezQuand une beauté me regarde,Et mon discours le moins suspectTrouve tousjours ou le respectOu la honte qui le retarde.

Quand je vois partir les regardsDes superbes yeux de Caliste,Qui sont autant de coups de dardsOù nulle qu’elle ne resiste,Le tesmoin le plus asseuréQui de mon esprit esgaréMonstre la passion confuse,C’est que je ne sçaurois commentLe prier d’un mot seulementQue sa voix ne me le refuse.

Je suivrois l’importun desirQui m’en parle tousjours dans lame,Et prendrois icy le loisirDe parler un peu de ma flamme ;Mais l’entreprise du tableau,Qui par un cabinet si beauCommence à pourmener la muse,Me tient dans ce parc enchanté,Où le Printemps le plus hastéTousjours cinq ou six mois s’amuse.

Quand le Ciel, lassé d’endurerLes insolences de Borée,L’a contraint de se retirerLoin de la campagne azurée ;Que les Zephires, r’appellez,Des ruisseaux à demy gelezOnt rompu les escorces dures,Et, d’un souffle vif et serain,Du celeste palais d’airainOnt chassé toutes les ordures,

Les rayons du jour, esgarezParmy des ombres incertaines,Esparpillent leurs feux dorezDessus l’azur de ces fontaines ;Son or, dedans l’eau confondu,Avecques ce cristal fonduMesle son teint et sa nature,Et seme son esclat mouvant,Comme la branche, au gré du vent,Efface et marque sa peinture.

Zephire, jaloux du soleil,Qui paroist si beau sur les ondes,Traverse ainsi l’estat vermeilDe ces allées vagabondes.Ainsi ces amoureux Zephirs,De leurs nerfs, qui sont leurs souspirs,Renforçant leurs secousses fresches,Destournent tousjours ce flambeau,Et, pour cacher le font de l’eau,Jettent au moins des fueilles seches.

L’eau, qui fuit en les regardant.Orgueilleuse de leur querelle,Rit et s’eschappe cependantQu’ils sont à disputer pour elle,Et pour prix de tous leurs efforts,Laissant les ames sur les, bordsDe ceste fontaine superbe,Dissipent toutes leurs chaleursA conserver l’estat des fleursEt la molle frescheur de l’herbe.

C’est où se couche Palemon,Qui triomphe de leur maistresse,Et plein d’escume et de limon,Quand il veut reçoit sa caresse.Ainsi nagueres deux bergersOnt couru les sanglans dangersQue l’honneur a mis à l’espée,Et par un malheur mutuelLaissent vainqueur de leur duelUn vilain qui pleut à Napée.

140 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes, Paris, P. Jannet, 1855· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources